Même s’ils nous rappellent des souvenirs datant de 58 ans et 6 mois, il nous est difficile de nous adresser aux lycéens qui expriment leur colère et leurs attentes. Nous sommes dans la position de débiteurs convoqués par leur banquier qui les menace d’interdit bancaire pour mauvaise gestion et qui essayent de glisser à la fin d’un entretien houleux : « nos enfants et petits-enfants sont dans une situation tellement précaire qu’ils ont un besoin urgent de voir débloquer les sommes indispensables à la survie du système éducatif, pouvez-vous nous accorder une rallonge ? ».
Si nous souhaitons qu’ils nous écoutent il faudrait à mon avis que nous fassions au préalable amende honorable sur les erreurs et loupés que, malgré nos indéniables bonnes volontés individuelles, nous avons collectivement commis et qui ont abouti à la situation dont ils héritent. Et que nous acceptions de nous tirer non pas des balles mais des rafales dans le pied en renonçant à une part significative de nos rentes pour leur donner de réelles chances de décollage économique. Or nous en sommes loin, si j’en juge par les retours de personnes de ma génération à propos de « Chers Boomeurs, il est temps de réparer nos erreurs » (Editions le Pré du Plain / décembre 2025).
Tout ce que nous pouvons leur proposer, c’est de les accompagner dans la formulation de leurs revendications, en les incitant à privilégier celles qui, compte tenu de l’état des finances publiques, ont quelques chances d’aboutir.
Auparavant, il importe de comprendre que, si l’obstacle de Parcoursup les préoccupe, c’est la suite des parcours qui leur sont proposés qui les stresse. Ils ont bien compris que c’est sur eux que pèsera l’essentiel de la charge de faire rouler la dette entropique de 3500 Md€. Ils savent aussi que, la proportion de contributeurs nets vie entière aux finances publiques ayant décru de 5 points par décennie pour atteindre 47%, au moins la moitié d’entre eux se préparent un avenir d’assistés… par un Etat de plus en plus impécunieux et de plus en plus endetté qui n’aura plus les moyens de cette assistance. Ils savent que, faute par eux de faire vraiment entendre leurs voix, la plupart de leurs carrières seront précarisées et/ou ubérisées.
Et ils ont aussi compris que le climat démocratique leur est structurellement défavorable : avec un corps électoral dans lequel les retraités représentent le tiers des inscrits et la moitié des votants, leurs ainés sont assurés de pouvoir faire perdurer les causes dont leur génération constatera et subira les effets. En témoignent les égards dont font preuve les élus et candidats envers des patrimoines et des ressources qui proviennent partiellement de l’accumulation des dettes collectives. Dans ce contexte, les représentants des lycéens pourraient, a minima, réclamer que chaque vote soit comptabilisé en fonction du reste à vivre statistique résiduel réévalué de la personne qui l’exprime. Un coefficient de (118-Age) /100 serait de nature à atténuer notre après-moi-le-délugisme, nous dont le principal mérite aura été de naître juste après la seconde guerre mondiale. Une autre modification du process électoral qui permettrait une prise en compte du long terme consisterait à confier aux parents autant de voix supplémentaires que d’enfants mineurs à charge.
Ils pourraient aussi suggérer qu’au lieu d’une politique socio-fiscale à courte vue qui consiste à prélever tout ce qu’elle peut à celles et ceux qui produisent des richesses, à emprunter tout ce que les créanciers acceptent avant de fermer les vannes par peur de tout perdre, puis à redistribuer les subsides qui permettent la survie des plus précaires, la collectivité s’intéresse enfin aux parcours de vie et s’organise de telle façon qu’une large majorité des Françaises et des Français puissent devenir des contributeurs nets, non pas chaque année, mais vie entière.
Ils ont compris que ce n’était plus le travail qui créait le principal de la valeur et qu’en conséquence s’obstiner à le charger socialement et à le taxer fiscalement représentait non seulement une impasse pour la collectivité mais aussi un handicap insurmontable pour qui espère construire son parcours de vie grâce aux seuls salaires perçus en rémunération d’un CDD trouvé après avoir traversé la rue. Ils seraient donc fondés à militer en faveur de la taxation de toutes les rentes et des externalités mésimpactantes de toutes les activités, y compris possédées à et téléopérées depuis l’étranger.
Mais surtout, parce que cela représente la seule réforme structurelle que puisse initier un Etat surendetté (voir « d’autres modalités d’introduction de l’argent dans le corps social sont possibles » / revue du Mauss N°65 / page 225 sqq et www.aicu.fr ), ils sont en position de réclamer les dotations en capital financier qui leur permettront de valoriser le capital culturel acquis dans les écoles de la République. Cette dernière dépense 200.000 € pour accompagner chaque élève entre 4 et 20 ans. Sauf pour les héritiers des classes supérieures, cela revient à leur apprendre des recettes de cuisines sans qu’ils puissent accéder au moindre fourneau. Une dotation inversement proportionnelle à l’âge, confiée sous forme d’avance sur les transferts générationnels à recevoir où transmettre comme proposé par l’Association AICU permettrait aux jeunes d’entrer dans la carrière sans attendre que leurs anciens n’y soient plus. Elle favoriserait en même temps une croissance saine de l’économie réelle, en particulier dans le secteur du logement.
Plus tard, ils seront en position de réclamer que la pression fiscale ne culmine pas aux moments où les besoins matériels sont les plus importants. Donc de militer pour la solution des deux Maurice : Allais et Lauré, qui consiste à taxer annuellement les possessions matérielles et l’augmentation constatée de la valeur des possessions immatérielles. Un pour cent du tangible et vingt pour cent de la valorisation de l’intangible suffiraient à remplacer l’IRPP, L’IS, les taxes foncières et les droits de succession et permettraient d’élargir l’esprit de famille à la Société tout entière. Mais là nous sommes en pleine science (économique et sociale) fiction.
Sous ce pavé, votre plage, chers lycéens ! Mais il faudra creuser…
