Alain Caillé commente l’ouvrage[1] de Baptiste Morizot et Laurent Neyret intitulé Liberté, dignité, habitabilité.
D’après lui, ce petit livre, plus qu’un simple libelle, est un grand livre. En quelques pages, à la fois remarquablement denses et claires, il formule une idée possiblement déterminante pour la survie de notre environnement et, au-delà, pour celle de l’humanité. A cette fin, c’est un droit nouveau qu’il s’agit de créer. « Il n’y aura pas en effet, nous disent nos auteurs, de droit à la hauteur de la crise existentielle, écologique et climatique tant que les interdépendances entre l’humain et l‘ensemble du vivant ne seront pas protégés par un principe juridique et moral qui aura la même ampleur que les grandes valeurs protégées de notre tradition juridique » (p. 15). Une valeur protégée -la liberté, la dignité humaine, par exemple – vient en-deçà, en amont de toutes les lois ou juridictions envisageables. C’est elle qui leur donne sens et portée.
Il existe bien aujourd’hui nombre d’initiatives juridiques destinées à protéger notre environnement : les contentieux climatiques, la justice intergénérationnelle, les droits de la nature, l’écocide, la responsabilité des entreprises, etc. « Mais ces avancées demeurent sans principe fédérateur : elles protègent des objets, des milieux, des seuils, – sans jamais nommer la valeur qui rendrait leur protection non négociable au principe même » (p. 41). Cette valeur éminente qu’il nous faut désormais nommer, expliciter et protéger c’est, selon B. Morizot et L. Neyrat, l’habitabilité. « Chaque siècle, nous disent-ils, a nommé ce qu’il ne pouvait plus tolérer ; et forgé la valeur centrale capable de le rendre inacceptable. Le XVIIIème siècle a nommé l’arbitraire et lui a opposé la liberté. Le XIXème a nommé les privilèges et leur a opposé l’égalité. Le XXème a nommé l’inhumain et lui a opposé la dignité. Notre siècle nomme la destruction du tissu du vivant qui rend le monde habitable – et doit lui opposer l’habitabilité. Car la liberté, l’égalité et la dignité […] dépendent de la protection de l’habitabilité » (p. 45).
Par habitabilité il convient d’entendre « non les conditions minimales de la non-mort, mais les conditions de la vie pleinement vivante : ce qui permet à une forme de vie non seulement de persister, mais d’explorer ses possibles. L’habitabilité, en bref, est le nom de tout ce que la vie fait pour que la vie puisse continuer à vivre » (p. 36).
Un des intérêts qu’il y a à faire de l’habitabilité un principe aussi important que celui de la liberté, de l‘égalité ou de la dignité est de permettre de fonder un « humanisme relationnel », un « humanisme des interdépendances » (p 40) ; Un autre est de nous affranchir de la tyrannie des droits subjectifs. Il ne s’agit nullement en effet, au moins au départ, de « consacrer « un droit à l’habitabilité ». « L’habitabilité ne désigne pas ce à quoi un sujet a droit – elle désigne ce dont tous sont débiteurs » (p. 43).
Il n’est pas fréquent d’assister à la naissance d’un nouveau paradigme, d’une nouvelle manière de penser. C’est sans doute le cas ici. Reste à préciser ses liens avec le paradigme du don, avec l’animisme méthodologique et avec le convivialisme.
[1] Morizot Baptiste et Neyret Laurent, Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Tracts, Grand format, Gallimard, 2026, 63 p. 4,90 €
