Les futurs désirables changent mais ne meurent pas, par Hugues Sibille.

Hugues Sibille[1] a le sentiment que se dérobent les futurs qu’espéraient bâtir les personnes de sa génération – et en particulier les convivialistes. Ils se sentent parfois intellectuellement battus, souvent perdus sur des terres calcinées. Nos paysages s’étaient longtemps inscrits sur une planète durable, dans un monde multilatéral, une Europe en paix, un État de droit, un langage et des institutions démocratiques. Il s’agissait dans ce cadre paraissant acquis et voué à perdurer, de rechercher et de construire une économie plus juste, plus inclusive, plus démocratique. Je l’appelai personnellement économie sociale et solidaire et m’y suis engagé il y a cinquante ans. D’autres l’appelèrent autrement. La route était commune. Le convivialisme y a trouvé sa place.

Il fallut d’abord sur cette route des futurs désirables remettre en cause un progressisme des forces productives à l’aune de la finitude des ressources de la planète et des menaces qu’engendraient nos façons de produire, de consommer et de vivre. Ilich et Gorz avaient eu raison avant les autres. Notre vision du progrès en prenait un sacré coup. Et voilà qu’en une poignée d’années les termes du débat changent encore incroyablement. L’État de droit selon lequel la Loi est au-dessus du pouvoir politique ; les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire séparés, la justice indépendante ; les droits et libertés des citoyens garantis… cet état de droit n’est plus acquis. Au multilatéralisme se substituent des stratégies impériales de force, la guerre revient sur le sol européen. Le capitalisme passe à un capitalisme techno-financier dans lequel les entreprises de la finance, du numérique, de l’IA dominent le monde et les États- Nations. Musk lève 75 milliards de dollars pour SpaceX. Record battu de domination du capital. Les profits reposent sur les datas, l’innovation et la spéculation. Plus rien à voir avec le capitalisme industriel et le modèle Rhénan de notre jeunesse. Lorsqu’on lit ce qui s’écrit aujourd’hui, (sans parler de la SF, des films ou des BD !) on est frappé par ce paradoxe : nous parvenons plus facilement à écrire le récit de la fin du monde que celui de ce qu’il pourrait y avoir après ce techno capitalisme mondialisé.

Pourtant, en France par exemple, la société civile est entreprenante, active, innovante sur les territoires. Je lui conserve personnellement ma confiance. L’image qui me vient alors est celle d’un Titanic dont de nombreuses cabines seraient de formidables laboratoires d’innovations de rupture (finance solidaire, énergies citoyennes, monnaies locales, circuits courts, habitat participatif, co-voiturage libre, accorderies, tiers-lieux, fabriques à initiatives…) mais dont la trajectoire vers l’Iceberg reste inchangée. L’iceberg écologique et totalitaire se rapproche. Les passagers ne parviennent pas à monter sur le pont, virer l’équipage et changer de trajectoire.

Ces mutations s’accompagnent de transformations culturelles moins visibles mais essentielles. Avant même de savoir s’il est désirable le futur devient une notion incertaine. Le présent sature tout l’espace privé et public, suroccupé par les smartphones, les réseaux sociaux, les influenceurs et l’actualité de dirigeants politiques surcommuniquant. De Gaulle à l’Élysée mangeant à heure fixe après avoir regardé le JT de la seule chaine existante, c’est bien fini !! Le futur est d’autant plus incertain que l’Histoire, racontant le passé est méconnue, niée, réinterprétée, et qu’une large partie des médias perdent leur indépendance en devenant la propriété personnelle des oligarques mondiaux. Une Novlangue apparait, utilisant des mots vidés de sens, récusant le réel et les preuves scientifiques, pour entrainer les esprits à accepter tout et son contraire. Les mots prétendant proposer des utopies réalistes sont soumis à une obsolescence programmée. On ne parvient plus à fixer des concepts durables. Le convivialisme en fait les frais.

Raison pour laquelle en écrivant un petit livre sur les futurs désirables j’ai choisi de rester fidèle au concept d’ESS. Ce futur social et solidaire qui refuse l’obsolescence, oppose le droit à la force, défend la possibilité d’entrer et de sortir librement de communautés de production, de services, de consommation et de solidarité. Il préfère la coopération à la domination. Il résiste à l’hubris de l’argent. C’est beaucoup. Cette ESS doit maintenant s’affirmer comme résistance collective et créative en actes. Nous avons un devoir et un pouvoir d’agir. Je plaide pour une « ESS attitude conviviale », privilégiant une fabrique du nous, une visibilité des invisibles (sortons de l’entre soi !), un vocabulaire non clivant, une économie de la réconciliation. Enclenchons de nouvelles coalitions pour une métamorphose qui prendra du temps. Cette ESS n’est pas une panacée immédiate, substitutive, elle est un chemin de crète, qui devrait s’appuyer sur de nouvelles régulations publiques, de nouvelles alliances territoriales entre collectivités locales et acteurs d’une autre économie, et un autre imaginaire porté par une éducation populaire régénérée.

La Renaissance Européenne a duré deux siècles à la sortie de terribles épreuves : guerre de Cent ans, peste noire, grand Schisme d’Occident… Si une crise de civilisation est un moment ou la société doute de son modèle, l’ESS, elle, demeure une économie qui sait où elle va. Claude Alphandéry, Edgard Morin, Stéphane Hessel, nos amis résistants hélas disparus, savaient où ils voulaient aller lors des heures plus que noires de 1940 : vers le programme des jours heureux du CNR. Les futurs désirables changent mais ne meurent pas.


[1] Hugues Sibille (2026) Mémoires de futurs désirables, Paris, Les Petits Matins 180 p.

One Reply to “Les futurs désirables changent mais ne meurent pas, par Hugues Sibille.”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *