Dans son dernier ouvrage[1], François Dubet monte en généralité par rapport à ses précédente publications consacrées aux mêmes thèmes. Il en appelle, d’ailleurs, pour penser l’omniprésence du mépris aujourd’hui, à une sociologie générale. C’est que nous nous retrouvons désormais tous méprisés ou méprisants. « Ceux qui subissent le mépris en méprisent d’autres, afin de se donner un peu de dignité. Les responsables politiques nous méprisent, mais ils sont méprisés par leurs électeurs. Les diplômés méprisent les vaincus de la sélection scolaire, mais les enseignants sont méprisés par le ministère, les médias, les parents et les élèves ». (p.10). Etc. Pourquoi cette explosion du mépris, et, dans son sillage, de la colère et de la rage ? Pour deux raisons principales qui semblent aller de pair, mais dont les liens ne sont pas parfaitement clairs (à la fois causes et effets croisés) : l’approfondissement de la revendication d’égalité et de dignité, d’une part, la fragmentation, la parcellisation ou l’archipellisation de la société, comme on voudra, de l’autre.
Chacun désormais veut être reconnu comme égal non pas en tant que semblable mais en tant que différent, et se sent méprisé si cette différence n’est pas valorisée. Or là où la loi jusque dans les années 2000 ne reconnaissait que quatre domaines de discrimination possible (le sexe, la sexualité, les origines (la « race ») et la religion), elle en distingue désormais vingt-six (p. 71). Vingt-six raisons possibles, donc, de se sentir potentiellement discriminé et méprisé. D’où le paradoxe que plus l’exigence de reconnaissance d’égalité et de dignité s’accroit, et plus elle débouche sur de la frustration, sur le mépris, le ressentiment, la colère et la rage. Toutes ces émotions que les hiérarchies anciennes parvenaient plus ou moins à contenir pour autant qu’elles étaient acceptées. Or elles ne le sont plus et on ne saurait y revenir, sauf sur le mode populiste et tendanciellement fascisant qui triomphe de plus en plus aujourd’hui pour des raisons que ce livre permet au fond de bien comprendre.
Quelle solution trouver alors ? Elle passera nécessairement par une réduction des inégalités – seule à même de tempérer les apories de la demande d’égalité des chances par une certaine égalité des conditions –, et par une prise au sérieux de l’aspiration démocratique. « Le sentiment d’être invisible et méprisé serait atténué s’il pouvait s’inscrire dans des formes de vie démocratique multiples et élargies, débordant le jeu des réseaux sociaux et des chaines d’information » (p. 112). Comment ne pas être d’accord ? Et comment ne pas être d’accord également avec le projet de penser l’explosion du mépris dans le cadre d’une sociologie générale. Une sociologie qui serait d’autant plus générale, peut-on penser, qu’elle placerait au cœur de ses analyses la lutte des collectifs et des individus pour faire reconnaitre leur valeur.
Alain Caillé
[1] Dubet François, Le mépris. Emotion collective, passion politique, Seuil, La République des idées, 2025, 115 p, 12,90 €.
