Vous avez grandi dans un monde qui vous demande beaucoup et vous promet de moins en moins.
Le climat se dérègle. Les inégalités s’accroissent. Les guerres reviennent. Les fascismes prolifèrent. Le travail change sous l’effet des technologies et de l’intelligence artificielle. Beaucoup d’entre vous ont le sentiment que les décisions qui engagent votre avenir se prennent ailleurs, sans vous.
Vous le savez déjà. Vous n’avez pas besoin que des anciens vous expliquent que le monde va mal.
Car vous êtes déjà nombreux à agir : pour le climat, contre les discriminations, dans des associations, dans l’économie sociale et solidaire, dans la culture, le sport, l’éducation, ou dans mille autres initiatives. Ces engagements ne sont pas négligeables parce qu’ils sont différents entre eux. Ces différences font leur richesse.
Une richesse encore dispersée, pourtant. De nombreuses initiatives peuvent poursuivre le même but sans jamais se reconnaître, faute de partager des mots, des valeurs nommées qui permettent à chacune de voir dans les autres des alliées plutôt que des concurrents. Sans repères communs, la dispersion l’emporte souvent sur la convergence.
Comment converger ? Nous, les anciens, nous avons peut-être trop longtemps cherché la réponse dans une grande idéologie venue d’en haut, comme une vérité à accepter. Vous, vous méfiez de ces systèmes-là, et vous avez raison : une fois figées en doctrines et transmises verticalement, même de bonnes idées peuvent devenir des machines à exclure.
Pour autant, se méfier des idéologies imposées ne veut pas dire renoncer à avoir et à vivre des idées en commun. Nous avons besoin d’identifier un petit nombre de valeurs partagées assez clairement nommées et explicitées pour que nos actions, aussi différentes soient-elles, puissent se reconnaître et se répondre. Résonner entre elles.
C’est ici que le convivialisme[1] peut devenir intéressant. Non pas comme une étiquette imposée, commeune inféodation, mais comme l’énoncé de quelques principes simples que nous pouvons discuter et faire nôtres à partir de ce que nous vivons déjà : une humanité commune, qui n’efface pas nos différences ; une nature commune, dont nous devons prendre soin ; le droit de chacun à son individualité, sans écraser celle des autres ; la possibilité de nous opposer sans chercher à nous détruire. La lutte contre toutes les formes de toute-puissance, contre l’hubris. Ce ne sont pas des idées venues d’en haut : beaucoup d’entre vous les mettent déjà en pratique, sans toujours les nommer ainsi.
Ce qui nous manque n’est donc pas un chef, ni un centre : c’est un réseau et une visibilité. Des liens visibles, d’abord, qui relient nos initiatives entre elles. Mais aussi une part plus discrète, souterraine, à la manière d’un rhizome : une force qui peut sembler s’éteindre en un endroit et ressurgir ailleurs, sous une autre forme, portée par d’autres mains, sans qu’on ne puisse jamais vraiment l’arrêter.
Alors, agissons en réseau. Créons des lieux où l’on peut se rencontrer, transformons des espaces abandonnés, faisons des écoles, des associations, des entreprises et des collectivités des partenaires plutôt que des mondes séparés. Donnons davantage de place aux jeunes dans les décisions qui concernent leur avenir. Et surtout, nommons ce qui, dans chacune de ces actions répond à celles des autres.
Nous cherchons souvent la grande mobilisation qui réunira tout le monde autour d’une même cause. Peut-être faut-il commencer autrement : par des milliers d’expériences locales qui, peu à peu, se répondent les unes aux autres.
Vous n’attendez pas qu’une génération plus âgée vous dise quelle société construire. Vous commencez à la construire là où vous êtes, dans votre quartier, votre université, votre entreprise, votre club, votre association, votre commune. Et nous, les générations qui vous précèdent, nous pouvons vous accompagner, vous transmettre ce que nous avons appris, mais aussi accepter que vous nous appreniez ce que nous ne savons pas.
Nous avons besoin de vous, pas pour reproduire nos combats ni devenir les militants d’une doctrine reçue, mais pour définir ensemble ce qui peut nous relier, et inventer à partir de là des manières nouvelles de faire société.
Le convivialisme ne sera peut-être pas le nom de cette aventure. Ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de nommer, ensemble, ce qui peut nous rassembler sans nous obliger à devenir semblables.
Alors, plutôt que de vous demander de rejoindre une pensée déjà faite, nous voudrions vous proposer une expérience : trouvez autour de vous ceux qui agissent autrement que vous, rencontrez-les, cherchez ensemble les mots qui disent ce que vous avez en commun. Si le mot convivialisme est un de ces mots-là, tant mieux. Sinon, trouvez-en un autre.
C’est peut-être ainsi que naîtra la prochaine grande transformation. D’un réseau de milliers d’actions, visibles et souterraines, qui découvriront qu’elles partagent les mêmes valeurs, qu’elles participaient déjà à la même histoire, prêtes à ressurgir, ici puis là, chaque fois qu’il le faudra pour enrayer les machines à détruire.
P.S. Pour l’instant il nous semble que le mot « convivialisme » est celui qui résume le mieux les aspirations communes qui vous animent. Le convivialisme n’appartient à personne. Sauf à vous si voulez le faire vivre. Se dire convivialiste ne revient pas à s’inféoder à quoi que ce soit, juste à partager un espoir.
Alain Caillé, Gérard Perreau-Bezouille, convivialistes
