Le convivialisme : une philosophie politique pour le «monde d’après»

Cette tribune a été initialement publiée sur le site de Libération le 15 juin 2020 par des membres l’Internationale convivialiste en constitution : Timothée Duverger (historien, maître de conférences associé à Sciences Po Bordeaux), Sébastien Claeys (chercheur en philosophie) et Florent Trocquenet-Lopez (professeur de littérature en classes préparatoires)

Le «monde d’après» se prépare dès maintenant. En ce printemps 2020, les tribunes ont germé dans la terre du confinement, et les initiatives fleurissent désormais à la lumière de notre «liberté» retrouvée: que ce soit le Conseil national de la nouvelle résistance, #NousLesPremiers ou la Convention du monde commun, pour n’en citer que quelques-unes, toutes se rejoignent dans un appel au renouveau démocratique et à des actions concrètes et convergentes. Partageons donc des méthodes, des propositions, et des solutions mûries depuis longtemps.

Nous sommes plus intelligents ensemble, en mettant en commun nos points de vue, nos expertises, nos désirs. Mais n’oublions pas que notre tâche sera d’abord de mener la bataille pour interpréter les causes de la crise et remettre en question la grille de lecture néolibérale qui cherchera, elle, à profiter du choc pour imposer de nouvelles mesures. Les maux changent, mais les «remèdes» néolibéraux, eux, sont désespérément identiques – augmentation du temps de travail (une des pistes évoquées pour le «Ségur de la santé» : la suppression des 35 heures…), collectivisation des dettes tandis qu’on autorise des entreprises aidées par l’Etat pendant la crise à rémunérer grassement leurs actionnaires…

«Comment nous y prendre ?», «Par où commencer ?», «Que faire ?» sont des questions, certes, fondamentales. Mais c’est d’abord à la racine du mal qui nous frappe que nous devons nous attaquer pour envisager les possibilités offertes par cette période historique de renouveau. C’est donc en remettant en question les credo néolibéraux qui vont inévitablement chercher à s’imposer – au motif qu’il faut financer la crise – et rejeter nos belles initiatives et nos passionnantes tribunes dans la décharge des «belles-idées-sans-suite». Et hop, sans transition, passons à «l’acte III du quinquennat»! Mais on ne changera ni la pièce, ni le décor, ni les acteurs principaux. A vrai dire, le pire ennemi de l’humanité n’a pas changé depuis l’Antiquité, où les Grecs l’avaient nommé hubris: «la démesure», ce sentiment d’orgueil destructeur qui poussait les humains à vouloir devenir des dieux et qui les rabaissait en réalité en dessous de l’humanité.

Or, c’est précisément le néolibéralisme qui a constitué le lit de la crise sanitaire déclenchée par un virus, dont, certes, personne n’est semble-t-il responsable, mais qui nous a durement frappés parce que cette idéologie néolibérale a fait de son seul horizon le profit, la gestion financière d’hôpitaux et de services publics aux abois, la délocalisation des industries stratégiques (laboratoires pharmaceutiques, respirateurs, fabrication de masques, etc.). Des politiques aveuglées par la démesure et le «solutionnisme», qui nous ont donné l’impression trompeuse que nous pouvions tout maîtriser. Une démesure qui nous a conduits à vouloir accumuler toujours plus : plus de pouvoir, plus d’argent, et nous amène à détruire notre écosystème dans des proportions peut-être d’ores et déjà irréversibles. C’est cette démesure qui nous a rendus fragiles.

Le Covid-19, dans toute sa violence, nous rappelle que l’histoire est jalonnée d’imprévus, et que l’humanité ne peut grandir qu’à partir de la conscience de ses vulnérabilités. C’est donc le néolibéralisme qui constitue aujourd’hui notre ennemi à tous. C’est l’individualisme méthodologique, la haine des communs, le recours exclusif à la raison instrumentale, l’illimité, l’appel à s’enrichir toujours plus en pensant, dans le meilleur des cas, que cette richesse va ruisseler, et que les services publics font partie du «vieux monde» – c’est cela que nous devons à présent rejeter.

Face à ce redoutable adversaire, les idéologies du XXe siècle ont failli et ne constituent plus un horizon souhaitable. Nous vivons cette époque redoutable et enthousiasmante où nous devons inventer un nouveau cadre d’explication du monde qui nous permette de donner une cohérence à nos actions et de fonder les soubassements d’une relance démocratique, sociale et écologique. Le convivialisme est un chemin de réflexion qui peut nous éclairer, même s’il n’est probablement pas le seul. Il est celui qui a paru bon à plus de 300 intellectuels qui ont signé le Second manifeste convivialiste (Actes Sud) autour d’un impératif de limitation et de cinq principes : commune humanité, commune naturalité, commune socialité, légitime individuation et opposition maîtrisée. On pourrait trouver ces principes trop généralistes ou gentillets – mais n’est-ce pas précisément leur modestie qui fait leur force ? Car lorsqu’on les considère un par un, on s’aperçoit qu’ils sont autant de leviers simples et puissants pour rendre le monde plus vivable, plus humain et plus juste.

Pour maîtriser l’hubris, la société convivialiste sera nécessairement «postcroissance». Ce qui signifie qu’elle visera une prospérité qui ne soit pas subordonnée au seul accroissement indéfini du PIB. C’est à partir de cet objectif que chaque principe convivialiste pourra être décliné en autant de mesures basculantes pour définir un programme commun minimal.

Si nous voulons respecter le principe de commune naturalité, nous devrions, par exemple, substituer l’énergie solaire sous toutes ses formes – directes (photovoltaïque, thermique) ou indirectes (éolien, hydraulique, biomasse) – aux énergies extractives fossiles (charbon, pétrole, gaz fossile) et fissiles (uranium). La commune humanité ne pourra être effective que si un minimum de ressources, un revenu de base, quelle que soit sa forme, est garanti pour tenir les plus pauvres à l’abri de l’abjection de la misère.

Pour honorer notre commune socialité, l’instauration d’un revenu et d’un patrimoine maximaux doit interdire progressivement aux plus riches de basculer dans l’abjection de l’extrême richesse. La légitime individuation doit encourager l’engagement des citoyens pour les transitions et leur offrir des cadres d’actions dans le développement de l’économie sociale et solidaire ou des communs. Quant à l’opposition créatrice, elle est centrale aujourd’hui pour faire entrer une part de démocratie directe dans nos institutions (à l’opposé de ce gouvernement des pseudo-experts qui a encore fait des ravages dans la gestion de la pandémie). La création d’une «troisième chambre» citoyenne, composée de citoyens tirés au sort et de représentants de la société civile, pourrait ainsi être discutée.

La multiplication des initiatives locales est d’ores et déjà en train de créer des archipels, selon la méthode expérimentée par l’archipel citoyen «Osons les jours heureux» rassemblant une cinquantaine d’associations. Elle consiste à coaliser des organisations proches les unes des autres, dans le respect de leur identité et de leur autonomie, pour animer un dialogue bienveillant, fondé sur la coopération et le développement de projets communs. Mais pour que cela fonctionne, encore faut-il agir au niveau global – national, européen, mondial –, et pour cela, s’accorder sur un fond idéologique minimal partagé.

Alors que les tribunes, les appels ou les pétitions sur le «monde d’après» se multiplient, c’est ainsi, en proposant à la discussion ce fond idéologique commun, que les convivialistes entendent prendre leur part dans la construction de la société écologique et solidaire de demain. Parce que l’enjeu est de fédérer les initiatives, ils seront aux côtés de tous ceux et celles qui se soucient du bien commun.

2 Replies to “Le convivialisme : une philosophie politique pour le «monde d’après»”

  1. Je ne sais pas si la méthode de la taxation est adéquate, mais l’objectif qui lui est assigné, oui.
    C’est à dire faire le tri entre tous les produits qui sortent actuellement de nos usines et/ou nous sont proposés.
    Un tri – qu’il faudrait organiser démocratiquement, en fonction du service qu’ils peuvent rendre réellement pour satisfaire les besoins du plus grand nombre et leur impact direct (ou indirect via leur processus de production) sur l’environnement.
    Ce serait le guide indispensable pour organiser dans une société de postcroissance que les convivialistes appellent de leurs voeux, une complète restructuration de notre système productif. On ne peut rien espérer aujourd’hui de ce que pourrait faire les marchés dominés par la publicité et les lobbys auxquels les autorités gouvernementales ne semblent pas échapper.

  2. C’est à force d’utopies que le sordide quotidien peut évoluer et que les espoirs deviennent légitimes. J’adhère à l’essentiel de ce propos, même si je ne suis pas certain qu’une gestion plus généreuse des structures médicales ou des stocks de masques auraient eut raison de cette catastrophique pandémie.
    Je me permets de joindre une réflexion personnelle.
    T.V.A. (TAXE SUR LA VERTU ABSOLUE)
    Vous déplorez ce que les hommes ont fait de notre planète : un jardin tout pourri ! Mais pourtant, vous préférez acheter de la bouffe industrielle venue d’on sait où plutôt que d’excellents mets naturels produits avec soin et à proximité. Vous choisissez de préférence de vous déplacer dans des guimbardes polluantes pour aller bosser au lieu de déambuler paisiblement à vélo ou en Tesla sur la Croisette. Vous habitez des taudis insalubres et inchauffables plutôt que des logis sains, élégants et confortables! Bref, mauvais goût, manque de civisme et attitude irresponsable pour la plus large majorité du genre humain.
    Les mieux informés s’alarment à juste titre quand à la destruction de notre environnement. Plus personne ne peut nier les alertes des scientifiques, qui pour être plus ou moins optimistes prévoient toutes une issue aussi sinistre qu’inéluctable. Ces voix, dans leur grande sagesse vous exhortent pourtant à modifier vos comportements :
    « Triez dans les bacs de la bonne couleur !
    Roulez en voiture électrique !
    Prenez le TGV au lieu des avions « low cost » !
    Mangez BIO ! »
    Rien n’y fait !

    Bon, alors c’est qui qui s’y colle ?
    Mon ignorance me conduit à imaginer certaines règles que même les plus réfractaires ne puissent craindre puisqu’elles seraient universellement favorables à chacun, nanti ou démuni. Ces règles s’imposeraient d’elles-mêmes dès que nous conviendrons de l’impérieuse nécessité de changer la hiérarchie de nos valeurs.
    Ce changement ne peut s’envisager et s’initier, dans un premier temps, que là où la richesse commune peut l’autoriser. Notre pays, que nous l’appelions France ou Europe en est un. Il pourrait servir de base de lancement à une révolution éco-sociale.

    Pourquoi des taxes, des taxes encore des taxes ? Et pourquoi faire ?
    Nos consommations, alimentaires, vestimentaires, nos modes de transport, nos logements, les services que nous utilisons… sont taxées ou subventionnés en fonction de certains critères économiques, nationalistes, taxes d’importation, taxes sur la valeur ajoutée, TIPP… mais aucune taxe n’est indexée sur les valeurs de vertu ou de nuisance des produits et services que nous consommons !
    Or, tout est facilement « traçable ». Un simple smartphone donne de larges indications sur les qualités gustatives, nutritionnelles ou écologiques de nombreux produits mais, ces données ne sont qu’indicatives. Elles peuvent, au mieux, alerter notre conscience, mais sans contraindre nos choix.
    Les plus modestes d’entre nous sont contraints par un élément des plus pragmatique, la corrélation entre notre budget et le prix de nos achats. Des taux de bonus/malus sont cependant admis et appliqués par exemple sur les automobiles en fonction de leur qualités ou handicaps énergétiques. Une classification est indiquée sur les caractéristiques des appareils électriques, des chaudières, des maisons…
    Poursuivons ce principe simple et étendons le à la totalité de nos produits, matières premières, et services, et à la totalité de leurs caractéristiques.

    Evaluation qualitative des produits et services (suggestions à compléter)
    Ce produit (service) est-il de première nécessité, facultatif, luxueux, nuisible ?
    Est-il vertueux au plan écologique ?
    • Comment est-il produit ?
    • Comment est-il emballé ou distribué, transporté, recyclable, déjà recyclé ?
    • Quel est le coût de son retraitement ?
    • Quelle est son empreinte carbone une fois consommé ?
    • Fait-il l’objet d’une obsolescence programmée ? (Il semble que ce soit interdit mais on gagnerait à le vérifier…)
    Est-il vertueux au plan de la nutrition et de la santé?
    Est-il vertueux au plan social ?
    • Salaires des employés, droits à la retraite, assurances sociales,
    • équité des relations aux salariés et aux fournisseurs.
    L’entreprise est elle vertueuse au plan fiscal ?

    Tous ces éléments sont les caractéristiques qui font la qualité réelle et objective des produits et services qui nous sont proposés. Cette qualité devrait être mesurée et évaluée par des instances scientifiques, sociales, juridiques, internationales, et indépendantes des états et des lobbies. Pour qu’aucun soupçon n’existe, ces commissions évaluatives devraient être composées de citoyens volontaires, compétants dans le domaine de leur attribution et finalement tirés au sort la veille de la session sans connaître quels produits seraient évalués. Ces sessions seraient organisées à huis clos sur le modèle des cours d’assises et les jurés rémunérés à hauteur de leurs revenus habituels.

    Passer de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) à la TVA (Taxe sur la vertu absolue)
    Que chacune de ces caractéristiques fasse l’objet d’un indice qui viendrait déterminer le taux de taxe qui lui serait appliqué. Ces taxes pourraient représenter une part très importante du prix final du produit (pourquoi pas jusqu’à 150% ou plus). Les taxes perçues sur les produits les plus contestables pourraient servir à subventionner les produits les plus vertueux. Ainsi les produits de « meilleure qualité objective » deviendraient pour le consommateur, moins chers que les produits contestables. De fait ils seraient privilégiés dans les choix des consommateurs, des distributeurs, et ceci modifierait les stratégies « marketing » des producteurs et fabricants de tous horizons.

    J’entends les accusations de « mesure protectionniste » et je l’assume avec force ne s’agissant en aucun cas de protectionnisme national ni économique. Il s’agit au contraire d’un protectionnisme social et écologique, qui ignore les enfermements nationalistes pour ne s’adresser qu’à l’intérêt universel.

    Ce message vous est adressé modestement pour réflexion et critique… Il n’est pas question ici d’approuver ou de récuser cette utopie. En revanche si ce propos vous titille, vous pouvez affuter votre imagination et développer le sujet avec votre propre sensibilité et m’en faire part ou faire suivre, ou mettre votre mouchoir dessus.

    Merci de m’avoir lu.
    Joël Pierre

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