Edgar Morin vient de nous quitter ce 29 mai 2026. Nos pensées se tournent en premier vers son épouse et ses proches qui traversent le moment de sa disparition en ressentant une très forte douleur que les témoignages de sympathie pourront certes adoucir, mais qui les amènent à devoir cependant tourner avec tant de difficultés cette page qu’Edgar remplissait d’une manière resplendissante. Cette page d’Edgar Morin elle est nôtre pour tant et tant de personnes de par le monde, elle est à proprement parler Iconique.
Edgar Morin était un ami depuis si longtemps pour beaucoup d’entre nous[1] et un soutien constant du convivialisme. Au sortir du premier manifeste, il avait affirmé : Le convivialisme est une idée-force sans laquelle il n’y aura pas de politique de civilisation. Plus récemment, il avait accepté de préfacer le petit ouvrage de témoignages de convivialistes que j’avais rassemblé « En Chemin vers la Convivialité » paru au début de l’année chez L’Harmattan.
Son exposé devant le club des convivialistes le 15 mars 2018 avait enthousiasmé l’assistance et reboosté toutes les énergies. Ci-après une photo prise par Serge Proulx dans cette salle de l’Espace Ethique (à l’hôpital Sainte-Anne, Paris)
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Pour rappeler ce qu’il faut et tout ce que la pensée conviviale lui doit, je vais reprendre pour l’essentiel le texte que j’avais écrit à son propos lors de son centenaire et qu’il avait assez apprécié pour prendre le temps de m’en remercier.
Né à Paris le 8 juillet 1921, Edgar Morin a marqué le monde de la pensée depuis la deuxième moitié du 20ème siècle et peut-être est-il le penseur de référence pour aider l’humanité à se sortir au cours de ce 21ème siècle des impasses où elle se débat. Penseur non-disciplinaire, mais combinant les connaissances de nombre de disciplines, Edgar Morin a construit une œuvre intellectuelle abondante qui renouvelle la manière de penser et de connaître l’univers où nous vivons. Il a fréquenté le monde politique, intellectuel et littéraire, depuis la deuxième guerre mondiale – et dans la résistance- jusqu’à aujourd’hui ; un temps marxiste et communiste, il a vite pris un cheminement non-conventionnel tant dans le domaine politique que dans le domaine scientifique ce qui lui a été source de méfiance plus que de reconnaissance. Il a construit une pensée originale en fécondant les intuitions nées de ses premiers travaux par l’inspiration venue d’avancées internationales en différents domaines et a développé des collaborations surtout en Italie, en Espagne et en plusieurs pays d’Amérique Latine. Elles ont été très appréciées et une quarantaine d’universités lui ont décerné le titre de Docteur Honoris Causa. Chercheur au CNRS il a été un travailleur infatigable, savant parcourant le monde, lecteur tout autant de romans que d’ouvrages scientifiques – et un cinéphile boulimique-, disséminant ses idées et dévorant la vie à plein.
Il était proche de la vie quotidienne et du monde vécu et donnait des conférences que le grand public appréciait tout en étant impliqué auprès des militants qui tentent de mobiliser largement contre les forces qui s’opposent aux volontés populaires de mieux vivre ensemble.On le voit ci-après lors d’une action militante de dénonciation de l’évasion fiscale massive à laquelle s’est livrée la banque HSBC, volant de ce fait au moins 2,5 milliards d’euros aux citoyens français.

Au cours de cette vie en tourbillon permanent, il a labouré le champ des connaissances sans jamais s’arrêter, creusant un sillon personnel profond et original. En particulier il a pris acte, un peu comme la physique quantique l’a fait dans le domaine du monde matériel, de ce que la complexité du monde échappe, rappelait-il souvent, à « toute logique qui exclut l’ambiguïté, l’incertitude [et qui] expulse la contradiction ».
Avant de présenter cette nouvelle manière de penser qu’il a forgée, nous allons rappeler comment il en est arrivé à cette construction épistémologique et comment elle lui permet de porter un regard qui lui est propre sur les bouleversements qui traversent notre humanité. Un regard particulièrement apprécié en France et que les grands journaux et les derniers présidents de la République française ont sollicité fréquemment. Edgar Morin a souvent répété qu’il écrivat pour tous et pour chacun et il a publié une soixantaine d’ouvrages sortis en un dizaine de langues dont beaucoup destinés au grand public. En terminant, nous présenterons de quelle manière il voyait le futur de notre humanité aujourd’hui malmenée de toutes parts et la Voie qu’elle pourrait emprunter pour avancer vers un monde meilleur.
Edgar Morin, est principalement connu comme l’auteur d’une Méthode en six volumes, publiés entre 1977 et 2004[1] et qui propose une manière originale et indispensable pour penser le monde de manière pertinente. Avant de donner des indications sur cette « Méthode », on peut retracer ce qui l’a conduit à se lancer dans une telle reconstruction fondamentale.
Ses premières activités de recherches, motivées selon lui, comme celles menées tout au long de sa vie par une interrogation de type Kantien[2], l’on conduit à ressentir des insuffisances dans les pratiques usuelles des chercheurs, toujours ou presque disciplinaires. Il a donc pris des « libertés » avec ces pratiques usuelles et construit ainsi peu à peu des manières pour le moins décalées, intuitives, par rapport aux pratiques courantes, mais ne constituant qu’une accumulation d’intuitions sans qu’elles soient organisées en une forme cohérente, en un ensemble pertinent propre à être exposé et à servir de « méthode ».
Ses premières recherches sont du domaine de l’Anthropologie et menées dit-il avec l’acception selon laquelle elle avait été fondée en Allemagne : une réflexion sur l’humain utilisant toutes les ressources des différentes sciences. C’est dans cet esprit qu’il a engagé une réflexion sur l’Homme et la mort[3], en rassemblant et reliant des connaissances qui étaient totalement séparées[4].
Il a peu après mené des recherches sur une dimension tout aussi peu « rationnelle », celle de l’imaginaire tel que l’explore le cinéma[5], publiant ses travaux avec une sous-titre qui innove en matière de catégorie disciplinaire, « anthropologie sociologique ».
Mais sa réflexion, a-t-il souvent confié, doit beaucoup à l’expérience d’avoir été catapulté en 1965 dans un petit village rural breton, Plozévet, pour une enquête interdisciplinaire qui a duré deux ans[6]. Il avait choisi le thème de la modernisation qui ne répond à aucune discipline et qui correspond aussi bien à la modernisation des esprits que des techniques. Une sorte d’ethnographie qu’il a appelé la sociologie du présent. Il en a retiré en particulier la conviction qu’il faut à la fois vouloir objectiver, se distancer mentalement, et en même temps subjectiver, c’est-à-dire qu’il faut aimer, il faut avoir de la sympathie pour les gens.
Il faut essayer d’expliquer comment Edgar Morin est passé de ces intuitions qui contestent l’inscription dans un cadre disciplinaire et qui formulent des exigences qui paraissent un peu éloignées de la rationalité, de la logique usuelles, à une formulation explicite d’une autre manière de penser.
Cela n’a pas été un opération table rase sur les penseurs anciens. Bien au contraire Edgar Morin s’est nourri des auteurs « classiques » Français et étrangers, historiques et contemporains. Il se dit avoir été fortement influencé par Hegel et Marx, mais aussi par des auteurs plus récents qui en Allemagne s’étaient efforcés– c’est l’école dite de Frankfort, de les dépasser comme Adorno, Horkheimer, Heidegger dont il a repris des textes dans la revue Arguments co-fondée en 1956 et publiée jusque 1962. Mais il souligne que sa Méthode doit surtout aux apports nouveaux réalisés principalement aux Etats-Unis entre 1940 et 1955 et à peu près inconnus en France. Il a été invité, l’année 1969-1970, à l’institut Jonas Salk en Californie où il dit avoir découvert les ingrédients qui lui ont servi à écrire la Méthode.
Avec Jacques Monod, qui se trouvait dans cet institut, il a découvert le paradoxe de la génétique, le bouble-bind avec Gregory Bateson, la « complexité » avec William Ross Ashby, la théorie de l’information avec Claude Shannon et Warren Weaver. Certainement l’œuvre – l’amitié- de Heinz Von Foerster fut décisive, avec son principe de order from noise, complétant celui d’Erwin Schrödinger order from disorder, et lui a fait connaître les travaux de Gotthard Günther et les self-organizing systems ; il a complété son bagage avec les travaux de Ludwig von Bertalanffy, de Humberto Maturana et Francisco Varela.
De retour en France, avec Jacques Monod et quelques autres du Centre de Royaumont pour une science de l’homme, il a poussé à diffuser une conception reliant l’homme bio-physique et l’homme psycho-culturel avec en particulier l’organisation en 1972 d’un colloque international sur « L’Unité de l’Homme ». C’est alors qu’il a rédigé une communication intitulée « Le paradigme perdu : la nature humaine » qui devint un livre[7] publié en 1973 par le Seuil et qui fut selon lui un rameau prématuré de La Méthode.
Il y montre une relation complexe : la nature produit la culture et la culture produit la nature. Cette réflexion anthropologique l’a conduit à soutenir l’idée de trinité humaine[8] : l’humain est à la fois individuel, biologique et social. L’esprit ne saurait émerger que du fonctionnement biologique du cerveau, et l’espèce est présente dans les gènes de l’individu, l’individu qui produit l’espèce en se reproduisant, de même l’individu est dans la société qu’il fabrique avec ses semblables, mais la société est en lui avec le langage, les normes qu’il intériorise. L’individu dépend de la société qui dépend des individus. Chacun des termes de la trinité est à l’intérieur et producteur des trois autres. L’humain est triple : individu-espèce-société. Trois « réalités » séparées mais inséparables. On en arrive là à une pensée complexe qui doit relier le séparé parce qu’inséparable. Dans le paradigme perdu il montre aussi que l’homme est à la fois sage – homo sapiens– mais aussi fou – homo demens– et que la folie est souvent géniale…Puis il élargira à une multiplicité la bipolarité de tout humain, qui est aussi bien homo faber qui taille des outils qu’homo imaginarius, mythologique ou religieux ou encore tout autant Homo econonomicus rationnel intéressé qu’homo liber ou ludens qui agit gratuitement ou pour l’amour du jeu. Ces bipolarités sont vécues par l’espèce et par chaque individu qui est à la fois égocentrique centré sur son Je et cherchant autrui qui lui est indispensable, construisant un Nous, et ce faisant cherche à vivre et pas seulement survivre, c’est-à-dire cherche la poésie pour ne pas en rester à la prose. Ce qui correspond dit Edgar Morin au vers de Höderlin, l’homme habite la terre poétiquement[9]. Il lui a fallu systématiser cette manière de comprendre la complexité humaine dans un monde que n’expliquent plus des raisonnements fondés sur la non-contradiction, causalités linéaires et le réductionnisme.
C’est ce qu’il appelle la dialogique de la vie qui n’obéit à aucun principe logique supérieur. Elle obéit à la complexité de la réalité vivante. Le paradigme dialogique commande la pensée, laquelle alors utilise la logique sans se laisser asservir par elle.[10] Mais si la pensée ne se soumet pas à cette double exigence elle est aveugle d’une partie de ce qu’est et de ce que fait le monde.
Edgar Morin a organisé l’expression de cette dialogique dans La Méthode tout en l’écrivant, volume après volume, ce qui a été dit-il, pour moi-même, une aventure personnelle. Une aventure de la vie qui est pour chacun plus que jamais incertaine, plus que jamais terrifiante, plus que jamais exaltante. Caminante no hay camino, se hace el camino al andar[11] dit-il en citant Antonio Machado.
La réforme de la pensée introduite par Edgar Morin débouche à la fois sur une proposition de réforme de l’éducation pour apprendre à vivre et sur l’effort de diffuser le plus possible la prise de conscience de notre communauté de destin sur cette terre-patrie telle qu’il la dénomme
Pour lui la réforme de pensée est inséparable d’une réforme de l’éducation, elle-même inséparable d’une réforme de pensée, c’est-à-dire que l’une est nécessaire à l’autre. Cette réforme de pensée est inséparable de la vraie prise de conscience de la réalité des problèmes planétaires, de l’Humanité aujourd’hui. Tout notre système de connaissance est là selon lui, pour nous rendre aveugles, c’est-à-dire pour produire des connaissances séparées et fragmentées sur un ensemble enchevêtré. Les experts sont des aveugles, les économistes clos sont des aveugles. Nous avons donc un système de connaissance qui nous rend aveugles sur les problèmes fondamentaux et globaux… C’est dire, à quel point cette réforme de l’éducation[12] est cruciale. Mais elle ne se suffira pas. Elle est nécessaire, insuffisante, mais indispensable. Alors comment faire ? Tout commence toujours de façon modeste, locale souligne Edgar Morin. Il faut que des réformes naissent quelque part dans un lieu périphérique où ne règne pas d’une façon hégémonique un mode de pensée stérile qui malheureusement est le nôtre[13].
Selon lui, pour l’humanité, la mondialisation est la pire et la meilleure des choses. C’est la pire parce qu’elle nous conduit à la catastrophe mais c’est la meilleure parce que pour la première fois, elle crée une communauté de destin planétaire et une possibilité d’une nouvelle étape pour l’Humanité. Il propose donc une double orientation complémentaire bien qu’antagoniste : il faut mondialiser et dé-mondialiser.
Mondialiser permet de donner à l’humanité un sens de l’universel, affirme-t-il en citant Montaigne qui proclamait déjà : « J’estime tous les hommes mes compatriotes ». Des réalités de la mondialisation en cours il note celles qui donnent consistance à l’idée de Terre-patrie, à l’idée de communauté de destin entre tous les membres d’une seule et même espèce. La mondialisation orchestre de fait l’interaction généralisée de toutes les sociétés éparses sur le globe devenues interdépendantes et communicantes. Nous sommes tous des êtres anthropo-bio-physiques, fils de cette planète. C’est notre Terre-Patrie qui doit porter la métamorphose pour le progrès de l’Humanité, une nouvelle aventure possible et, souhaitable si l’on sait contrôler les moteurs devenus fous de la technique et de l’économie et de certaines croyances.
Pour bifurquer et pendre la Voie qui convient, afin de bien-vivre ensemble sur cette planète, il faut non seulement mondialiser, mais démondialiser. En particulier pour la technique, l’économie, il convient de trouver et initier d’autres politiques. Edgar Morin offre dans ses écrits un panorama complet des actions à mener. Ainsi, pour lui démondialiser c’est privilégier le local et le régional, soit notamment l’alimentation de proximité, l’agriculture de proximité, le retour à l’artisanat de proximité. Cela nécessite d’autres réformes c’est-à-dire en finir avec des produits jetables pour arriver à des produits réparables. Cela veut dire toute une série de reconnections à la vie locale avec notamment une participation citoyenne et politique. Certes, reconnait-il, tant de réformes[14], économiques, sociales, personnelles, éthiques, semblent nécessaires simultanément qu’il parait impossible de changer de voie. Mais il rétorque que toutes les voies nouvelles qu’a connues l’histoire humaine ont été inattendues, filles de déviances qui ont pu s’enraciner, devenir tendances et forces historiques. Un peu partout dans le monde apparaissent des myriades de germinations, des petits ruisseaux qui pourront devenir rivières, puis former un grand fleuve d’où pourrait découler un monde convivial, coopérant, solidaire. Là est l’espoir. Mais il nous met en garde : des forces poussent déjà sur une autre voie qui aggraverait notre situation, c’est la voie du transhumanisme débridé. Il faut donc que gagnent sur elles, les germinations d’un humanisme régénéré. Ces germinations sont entre autres celles suscitées par les idées du convivialisme qu’il soutient ou de la résonance d’Harmut Rosa qui contribuent ainsi à nourrir l’espérance d’une métamorphose.
Marc Humbert, Professeur Emérite, Université de Rennes, Président de l’Association des Convivialistes.
Une cérémonie nationale pour l’intellectuel du siècle. Trois jours après la mort d’Edgar Morin, à 104 ans, l’Élysée a annoncé ce lundi 1er juin qu’un hommage national sera rendu au philosophe et sociologue mercredi, aux Invalides, à Paris. Emmanuel Macron présidera cette «cérémonie d’hommage de la Nation» qui aura lieu dans la cour du Dôme et non dans la cour d’honneur pavée des Invalides, comme le veut la tradition, en raison de travaux, a-t-on ajouté.
«Cet hommage national vient saluer le parcours d’un philosophe, écrivain, résistant et sociologue du temps présent», précise un communiqué de l’Elysée. «Edgar Morin incarnait pour des millions de Français l’idéal de l’intellectuel humaniste, engagé pour la paix, le dialogue entre les peuples, la défense du droit international, l’idéal européen, ou la cause écologique», ajoutent les services de l’Elysée.
Je reprends ici le communiqué de Libération.
Samedi, le chef de l’Etat [ Le Monde] avait salué la mémoire d’un « soldat de la Résistance, militant et affranchi, écrivain et penseur du siècle, défenseur de la nature et des peuples », qui était « l’humanisme fait personne ». « Avec sa bienveillance, sa curiosité, il ne cessait de nous éclairer. Pensée complexe, vie féconde, esprit universel », avait ajouté le chef de l’Etat.
[1] Les titres des différents volumes donnent une idée du champ couvert et du processus de connaissance : vol 1, La Nature de la Nature, vol 2, La Vie de la Vie, vol 3, La connaissance de la connaissance, vol 4, Les Idées, vol 5, L’Humanité de l’Humanité, vol 6, l’Éthique.
[2] « Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? » Emmanuel Kant, 1781, Critique de la raison pure – méthodologie transcendantale, chapitre 2, section 2, citation donnée par Edgar Morin in l’Aventure de la Méthode, 2015, p. 9. Kant pose en outre, dans un autre texte, la question qu’adopte également Morin « Qu’est-ce que l’Homme ? (Was kann ich wissen? Was sollich tun? Was darfich hoffen? Was ist der Mensch?) reprise dans le 4ème de couverture de Edgar Morin (2019) Les souvenirs viennent à ma rencontre, Paris, Fayard.
[3] L’Homme et la Mort, 1951, Corrêa (réédition Paris, Le Seuil, 1970).
[4] Lise Bourdeau-Lepage et Leïla Kebir (2010) « Un interview d’Edgar Morin », Géographie économie et société, Vol 2 n°1, p. 111-118. Interview du 24 février 2010.
[5] Edgar Morin (1956) Le Cinéma ou l’homme imaginaire- Essai d’anthropologie sociologique, Paris, Ed de Minuit.
[6]Edgar Morin (1967), Commune en France : la métamorphose de Plozévet, Paris, Fayard.
[7] Edgar Morin (1973) Le paradigme perdu : la nature humaine, Paris, Le Seuil.
[8] Morin (1973) p. 46 et Morin (2015), p. 93.
[9] Vers d’un Poème de Hölderlin in lieblicher Bläue (Hölderlin, Œuvres, Gallimard, 1967, p. 939-941) utilisé par Heidegger pour intituler une de ses conférences et conclure que la poésie met en jeu l’existence de l’homme.
[10] Edgar Morin (2019) « logique et contradiction » texte publié sur le blog de Claude Plouviet consacré à la question du tiers inclus ( http://tiersinclus.fr/) . L’url de référence du texte de Edgar Morin posté le 11 mars 2019 est : http://tiersinclus.fr/edgar-morin-logique-et-contradiction/
[11] Morin (2015), p. 125. Morin reprend cette citation dans plusieurs de ses ouvrages.
[12] Morin a publié quatre ouvrages sur l’éduction dont un écrit à la demande de l’Unesco qui l’a publié en plusieurs langues : Edgar Morin (1999) Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris Unesco.
[13] Bourdeau-Lepage (2010).
[14] Il a présenté tout un ensemble qu’il considère comme les principales réformes à entreprendre dans un ouvrage : Edgar Morin (2011) La Voie pour le futur de l’humanité, Paris, Fayard.
[1] En ce qui me concerne depuis le début des années 2000, quand il a soutenu le lancement de PEKEA mais qu’il a du malheureusement renoncer à venir au Chili lors du colloque inaugural en 2002, ne pouvant que nous envoyer un petit texte à une époque où les visio-conférences n’étaient pas encore usuelles.
Communiqué du 12 avril 2026
Alain Caillé et Roland Gori sur CONVIVIALISME OU BARBARIECommuniqué du 12 avril 2026. Roland Gori vient de poster sur sa chaîne youtube un interview qu’il a fait d’Alain Caillé sur le thème convivialisme ou Barbarie : Alain Caillé y explique que le sentiment de violence croissant au sein des sociétés pacifiées d’Europe occidentale est corrélé à la perte de formes civilisées dans les interactions, à la violence spectaculaire du narcotrafic et à la violence verbale sur les réseaux sociaux. Il souligne que les instances de socialisation traditionnelles sont aujourd’hui dépassées par la numérisation et internet. Plus personne ne sait qui a de la valeur et chacun se sent méprisé. La vidéo peut être lue sur la chaïne de Roland Gori:cliquer ici ou plus haut sur intervieuw.
Le convivialisme se veut une alternative aux grands récits politiques traditionnels (libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme) qui n’ont pas vu venir la crise environnementale. Il présente les six principes fondamentaux incluant le principe de commune naturalité, de commune humanité, de commune socialité, de légitime individualisation, d’opposition créatrice, et l’impératif catégorique de lutte contre l’hubris.
Le convivialisme vise à créer une conscience morale partageable capable de s’opposer aux dévastations du néolibéralisme. Il propose l’organisation d’un événement symbolique à l’UNESCO réunissant des personnalités intellectuelles et morales mondiales.
Alain Caillé est professeur émérite de sociologie à l’Université Paris X et directeur de la revue du MAUSS. Il est à l’origine du Manifeste convivialiste en 2013. Parmi ses derniers ouvrages parus : Avez-vous de la valeur ? (Le Bord de l’eau, 2025) ; Extrême droite et autoritarisme partout, pourquoi ? La démocratie au risque de ses contradictions (Le Bord de l’eau, 2023) et avec le collectif des convivialistes Convivialisme ou barbarie : Le nouveau manifeste convivialiste (Le Bord de l’eau, 2025).
Disparition de Jürgen Habermas
Communiqué du 15 mars 2026.
Nous avons la tristesse d’annoncer le décès de Jürgen Habermas (1929-2026). Il s’est éteint samedi 14 mars à l’âge de 96 ans dans sa maison de Starnberg, dans le sud de l’Allemagne.
Notre camarade convivialiste Frédéric Vandenberghe a écrit une notice nécrologique à sa mémoire dont on trouve ci-après une version française. L’œuvre d’Habermas, nous rappelle-t-il incarnait l’héritage de la philosophie européenne et constitue un jalon de la pensée du XXe siècle.
Habermas était plus qu’un philosophe de la tradition kantienne. Il était le principal représentant de la deuxième génération de l’École de Francfort et un intellectuel public influent de gauche. Il incarnait à lui seul la conscience morale de l’Allemagne. Par sa défense de principe de l’universalisme, de la démocratie et de l’État de droit, son œuvre a servi de boussole morale à au moins trois générations de chercheurs qui ont été influencés par son œuvre considérable et ses interventions dans la sphère publique. Habermas était l’un des derniers universitaires universels et a laissé son empreinte dans tant de domaines de la connaissance (philosophie, sociologie, sciences politiques, droit, histoire, linguistique, psychanalyse) qu’il est facilement devenu l’auteur le plus cité au monde à la fin du millénaire.
Il a défendu le débat public et rehaussé le niveau de l’argumentation dans les débats intellectuels et publics. Ses débats avec Gadamer, Popper, Luhmann, Foucault, Derrida, Rawls, Taylor, Rorty, parmi tant d’autres, constituent des jalons de la philosophie contemporaine. Grâce à ses brillantes interprétations des classiques de la philosophie, de la sociologie et des sciences politiques, il a défini l’agenda intellectuel pendant sept décennies. À chaque moment important de sa vie – mai 1968, la chute du mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne, le 11 septembre, les guerres du Golfe, du Kosovo, de Palestine et d’Ukraine – il a pris position en tant qu’intellectuel public et a défendu ses positions avec verve.
L’œuvre de Habermas est vaste, exigeante et difficile, mais toujours claire. C’est un penseur systématique qui écrit au plus haut niveau d’abstraction, avec une connaissance phénoménale des traditions philosophiques, sociologiques, politiques et juridiques de la pensée. Bien que l’on puisse parfois avoir l’impression que son œuvre est désespérément académique, derrière la rigueur de son argumentation, on trouve toujours des enjeux concrets : la critique du capitalisme, les droits de l’homme et l’État de droit, la démocratie et la justice, la redistribution et la solidarité, la raison et l’émancipation.
En tant que principal représentant de la deuxième génération de l’École de Francfort, il a ouvert la « cage de fer » de la théorie critique et l’a réorientée de l’intérieur, passant de la domination à la communication, à la démocratie et à l’émancipation. Dans ses premiers travaux sur l’ascension et le déclin de la sphère publique bourgeoise, il a proposé une défense systématique de la démocratie parlementaire. Afin de rendre le marxisme moins dogmatique et plus démocratique, il en a systématiquement reconstruit les fondements, accordant une importance égale au travail et à la communication. Il a critiqué le positivisme, le décisionnisme et la technocratie et a développé un modèle pragmatique de délibération démocratique dans lequel les citoyens défendent leurs positions en public.
La communication est le concept central de l’œuvre de Habermas. Dans Théorie de l’agir communicationnel, son magnum opus en deux volumes, l’intuition qui sous-tend son travail se résume en une seule phrase : « La compréhension se construit dans le langage en tant que son telos ». L’idée que les sujets parviennent à la compréhension par le langage et que, par l’échange d’arguments, ils parviennent à un consensus, dans la vie quotidienne, en politique et dans les discours philosophiques, est au cœur de sa sociologie du monde vécu, de son éthique du discours et de sa démocratie délibérative.
Toujours et partout, Habermas a défendu les revendications de la raison. La raison n’est pas une force d’oppression. Il s’agit plutôt d’une exigence de justifier rationnellement ses revendications dans les discussions et les débats où la seule force autorisée est la « force du meilleur argument ». Cette exigence de justification est le fondement de la légitimité – les politiciens qui ne peuvent justifier rationnellement leurs décisions usurpent le pouvoir et sont illégitimes.
Habermas était un penseur incisif et un homme aimable. Pour moi, Habermas était et restera toujours le « Habermaster ». Tout ce que je sais de la philosophie sociale, je le lui dois. Sa théorie systématique de la société constitue le fondement de ma propre théorie sociale. Grâce à lui, j’ai pu surmonter le défaitisme de la théorie critique. Ses interprétations des classiques m’ont guidé à travers la littérature. Sa défense de principe de l’universalisme m’a immunisé contre toute forme d’irrationalisme, tant en philosophie qu’en politique.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Yale en 2005. Il a donné une conférence et, avec quelques privilégiés, j’ai été invité à poursuivre la discussion dans un restaurant. Intimidé par le cadre, je suis resté silencieux. J’étais le seul à ne pas avoir pris la parole. Après le dîner, il est venu vers moi et m’a dit : « Aber wir kennen uns doch ! ». Nous nous connaissons, n’est-ce pas ? J’ai répondu oui et je lui ai dit au revoir. Et maintenant, il est parti pour de bon. Il est parti, et son monde aussi, qui était aussi le nôtre. Sa mort marque la fin d’une époque
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