C’est ce que semble suggérer Jean-Louis Virat après sa lecture de l’ouvrage de Lumir Lapray (« ces gens-là », plongée dans cette France qui pourrait faire tout basculer, Paris, Payot, 2025). Voici la recension qu’il nous adresse.
Eric Aeschimann dans le Nouvel Obs[1] écrivait peu après la sortie de l’ouvrage : c’est un bonheur et c’est profond ! C’est ce que je viens de faire. Oui, c’est très profond, décoiffant même. Décoiffant pour une partie des écolos et de la gauche avec son « refus…à tenter de saisir les raisons de ce vote » et « son cordon sanitaire » Le mérite de l’autrice qui est de gauche c’est de s’être immergée, et le lecteur avec, en « milieu RN », la France modeste, gilets jaunes… Elle nous offre l’agrément d’un récit vivant qui nous plonge d’abord dans un monde que nous connaissons mal ou pas, puis suggère aux « bien-pensants des villes », et aussi à nous, un autre regard sur les « beaufs » des « classes moyennes et rurales ». De quoi comprendre « Gégé, Mimi, Sabrina… », leur souffrance et leur désarroi, de quoi éprouver empathie plutôt que mépris, de quoi nous en prendre à nous-mêmes plutôt que d’agiter sans cesse le chiffon rouge du fascisme…
En creux l’autrice nous entraine hors du dogmatisme convenu, celui de la pensée fermée mais confortable de notre groupe d’appartenance, celui du jugement pour aller à l’écoute de personnes qui ont en grande partie les mêmes besoins que nous, mais plus mal ou pas satisfaits. Qui souffrent, à commencer par ce manque de reconnaissance (voir Alain Caillé[2]), par cet « éloignement », cet « abandon » au sens propre et figuré, ce « mépris » que laisse la plupart du temps transpirer une gauche principalement citadine trop souvent « perchée »[3] [4]…
Mais voilà, l’empathie se met en route au fil des pages. L’empathie pour des personnes qui sont au fond d’elles-mêmes des « personnes comme vous et moi », révoltées mais pas « réacs ». Sans doute eut-il été intéressant que l’autrice s’arrête quelques instants sur l’emprise des émotions[5], la « peur » avant tout, cette redoutable mécanique qui atrophie nos capacités cognitives, notre raison, nos facultés de jugement, et consécutivement notre liberté d’individuation. Autant nous pourrions attendre des « classes favorisées culturellement » plus de pratique de la dialogique « cognition-émotion » chère à Edgar Morin (en principe !), autant il faut avoir conscience que c’est bien la souffrance qui nous jette dans des bras des marchands d’illusions et des charlatans.
En ce sens, m’adressant aux Convivialistes, je n’ai cessé de penser une nouvelle fois au fil de ma lecture, que les principes convivialistes[6], et les exigences qui en découlent, forment des repères utiles dans la prise en compte de ce mal-être. Mais comment ?
L’autrice apporte un début de réponse sans peut-être même connaitre le convivialisme. Comment, donc ? Par la vie locale qui peut favoriser la « réconciliation » avec un « collectif ancré dans le quotidien des villages ». Je ne résiste pas à l’envie d’ajouter ou suggérer le rôle des associations. Ces corps intermédiaires ont à mon avis vocation à « se mettre en couple », je dis délibérément « couple », avec les municipalités pour : 1) la mise en œuvre d’une « démocratie municipale conviviale » ; 2) faire de la « recherche action expérimentale » (autour de la raison d’être qui fédèrent leurs membres) pour vivre ensemble avec des façons plus « simples, frugales et conviviales » ; 3) être localement « corps intermédiaire » pour les coups durs à venir. En contrepied de la « conception RN », je n’hésite pas à dire que ce serait ainsi propice à substituer de multiples moments d’émerveillement authentiques à ces émerveillements consuméristes artificiels et addictifs dont les marques et les groupes d’appartenance nous rendent captifs.
Lumir Lapray s’en approche, et apporte un éclairage pertinent, quand elle accuse « l’ultracapitalisme » de pousser à l’individualisme (et naturellement au consumérisme), au racisme, au sexisme, à l’homophobie… et pousser ainsi à entretenir la désunion qui fait ses affaires.
Dans l’esprit qui anime l’autrice, et dans lequel je me reconnais, c’est, à droite comme à gauche, la question du « grand-soir », de la « table renversée ». Fausse piste, même si ça fait du bien aux affects de certaine.s. Donc pas le choix, une seule solution : l’attention à l’autre, au différent… sans attendre l’effondrement ou le chaos, pour éviter ou plus probablement atténuer les effusions de sang avant que ne s’impose ensuite cet indispensable dialogue, cette sincère attention, cette solidarité « chaude ». En ce sens également, elle ne croit pas à l’« homme providentiel » dans la perspective de la prochaine élection présidentielle. Pour autant ne faudrait-il pas imaginer une sorte de « team providentiel » qui nous mettrait à l’abri des ambitions dévorantes et favoriserait ouverture et consensus ?
Rendons également grâce aux Convivialistes dont l’un des principes est de « nous opposer sans nous massacrer », tout un « art » relationnel si présent, si implicite dans l’ouvrage. Il faut me semble-t-il prendre en compte, sans affoler, une donnée croissante : la déstabilisation du monde, à tous les étages, ne fait probablement que commencer. Il nous faut donc anticiper, nous armer par l’empathie, par la coopération et non par la confrontation.
Autant dire que j’achève cette lecture avec un certain émerveillement. Emerveillé par une jeune femme brillante de 34 ans, volontaire, engagée clairement à gauche, qui témoigne d’empathie et d’amour pour les personnes défavorisées, et ostracisées, par la gauche justement. Et qui témoigne, avec courage par conséquent, de cette exigeante ouverture d’esprit pour nous extraire de notre « milieu », de notre zone de confort, et de la menace sectaire qui risque d’être très douloureuse.
Oui, lisez Lumir Lapray, c’est un bonheur et c’est profond !
Jean-Louis Virat
[1] https://www.nouvelobs.com/ecologie/20250923.OBS107991/je-ne-risque-pas-de-voter-pour-tes-copains-ecolos-comment-les-classes-populaires-et-moyennes-en-sont-elles-venues-a-vouer-une-telle-animosite-a-l-ecologie.html
[2] Alain Caillé « Avez-vous de la valeur ? », éd. Le Bord de l’Eau
[3] « Je suis sidérée du refus (de l’incapacité ?) de beaucoup dans mon camp politique, à tenter de saisir les raisons de ce vote. Ne parlons pas de la compassion pour les campagnes françaises et de leurs habitants.es-cela reviendrait presque à tout excuser, racisme, vote RN, homophobies, sexisme et j’en passe. » P.139
[4] En ce sens je reste convaincu que l’engagement politique qui vire par la force des règles du jeu au politicien nuit à tout ce qui est évoqué ici
[5] J’invite le lecteur à se référer aux très inspirants ouvrages de Daniel Favre : https://www.dunod.com/livres-daniel-favre
[6] https://convivialisme.org/
