Fédéric Spinhirny[1] nous rappelle que d’un point de vue de l’épidémiologie, l’Organisation Mondiale de la Santé prévoit que d’ici 2050, une personne sur deux sera allergique dans le monde. Parallèlement à cette progression sanitaire, nous observons également une montée inquiétante d’une allergie aux autres : diminution des dons, de l’engagement, des rapports affectifs, sexuelles et sociaux, baisse de la tolérance à ce qui est différent de soi. Nous développons des défenses immunitaire contre toute tentative de construction communautaire. Pourtant, à l’origine, la communauté était fondée sur l’unique fait d’appartenir à l’espèce humaine, égaux en droit. La pensée immunitaire n’était là que pour démarquer l’humanité de ce qui n’en relevait pas. Et pour jouer un rôle de frontière dont l’objectif biologique visait à renforcer le corps par assimilation des choses extérieurs. Aujourd’hui, précise Roberto Esposito, la démocratie a privilégié la logique immunitaire contre la logique communautaire, ce qui signifie qu’il est désormais admis de dessiner des lignes d’immunité à l’intérieur même de la communauté pour créer des distances de contacts les uns avec les autres : « dans un monde où des individus à risque s’affrontent dans une compétition dont l’enjeu est le pouvoir et le prestige, la seule façon d’éviter des catastrophes, c’est d’établir entre eux une distance suffisante pour que chacun soit immunisé par rapport à tous les autres. Contre toute tentation communautaire, la sphère publique est ce lieu où ce qui met les hommes en relation, c’est leur séparation même »[2]. L’effondrement de la sphère publique comme lieu de rencontre d’individus différents, de la pluralité au sens d’Hannah Arendt, aboutit à ce que l’on nomme « communautarismes », à savoir la fabrication d’immunité autour de plus petites communautés, qui ne joue pas un rôle de passage, de porosité, où les individus sont liés entre eux, non sous la seule loi de l’humanité, mais celle d’opinion, de croyance religieuse, d’orientation politique, de nationalité. D’une communauté humaine, on observe des communautés particulières allergiques les unes aux autres ; s’immuniser devient synonyme de se barricader : « la démocratie moderne parle un langage opposé à celui de la communauté dans la mesure où elle a de plus en plus intégré une volonté immunitaire »[3]. Cette immunisation prend d’autant plus de force, qu’elle se nourrit du retour du rejet, de l’affirmation de nouvelles frontières ami/ennemi. La définition de l’ennemi est ce qui empêche le système immunitaire de jouer son rôle premier, celui de permettre des échanges entre système cohérent, d’accepter des seuils de tolérance pour finir confondre et intégrer une communauté finalement renforcée. Dès lors, comment penser le commun à l’époque de l’immunité ? Quel sens donner au « vivre-ensemble » à l’époque de la distanciation sociale ?
Roberto Esposito reste optimiste, car de nombreuses figures de l’humanité nous convoquent à notre devoir de commune obligation des autres envers les autres : « Je ne crois pas que la fin de la pensée de la communauté soit à l’ordre du jour. Je pense au contraire, qu’aujourd’hui plus que jamais, sa réactivation est nécessaire. Que nous disent d’autre que les corps, les visages, les regards de millions d’affamés, de déportés, de réfugiés, dont les images, nues et terribles, venues de tous les coins de monde, passent sur nos écrans de télévision – de quoi d’autres parlent-ils, sinon de la question de la communauté, de son absence, mais aussi de sa nécessité ? Et n’est-ce pas encore la communauté – la relation, notre cum, « nous » comme cum – que réclament chaque naissance et chaque rencontre, mêmes les plus anonymes, les plus quotidiennes, celles en apparence les plus banales ? »[4]. Le libéralisme moderne a précisément défini la notion de liberté comme le fait de se ressentir en dehors d’une communauté plus grande que soi, comme un bénéfice à échapper à notre devoir commun. C’est une déclinaison du régime médiéval d’exonération fiscale des anciens « ports francs », des « zones franches », duty free et autres franchises qui donnent un bénéfice à celui ou celle qui y accède. Or, comme le démontre Roberto Esposito, à la suite d’Hannah Arendt ou de Byung Chul Han, le sens originel du mot liberté découle de l’amitié, des rapports entre les êtres humains qui se prêtent mutuellement assistance, secours, avec affection. La liberté découle de la participation à la communauté (liberté positive ou libéralité) et non de son retrait (liberté négative ou libéralisme actuel). En somme, une communauté véritablement démocratique assure la pluralité comme loi commune, elle « s’ouvre à la singularité de chaque existence : telle est l’expérience de la liberté »[5]. Politiquement, on rencontre encore une défense de ces principes à travers, évidemment la pensée communiste qui, malgré ses expériences politiques concrètes désastreuses, reste convaincue qu’il n’existe de commun que le « genre humain ». Mais aussi le convivialisme, mouvement issu de la critique anti-utilitariste et l’éloge du don de Marcel Mauss, actuellement représenté principalement par le sociologue Alain Caillé. La force du convivialisme est de puiser à la fois dans le communisme, le socialisme, l’écologie, le libéralisme historique et l’anarchisme. Il s’agit pour ses militants de retrouver justement ce qui fait commun, et de définir les limites au-delà desquels ce commun se désagrège et néglige nos obligations propres, pour conduire la politique vers un monde habitable durablement. Dans le Second Manifeste convivialiste[6], les auteurs affirment ainsi que la meilleure manière de conjuguer des individus différents dans une communauté, de permettre de « s’opposer sans se massacrer », c’est de respecter des principes communs applicables à tous : le principe de commune naturalité qui affirme que nous ne sommes pas maîtres et possesseurs de la nature, mais faisons destin commun avec elle ; le principe de commune humanité qui condamne toutes les discriminations ; le principe de commune socialité qui affirme que la richesse pour les humains est d’abord celle de leurs rapports sociaux ; le principe de légitime individuation qui pose que notre motivation première est la reconnaissance ; enfin le principe d’opposition créatrice qui réserve la liberté individuelle politique à l’opposition aux pouvoirs autoritaires.
[1] Directeur d’hôpital et philosophe, auteur de Vivre à fleur de peau. Allergies et politique, préface d’Alain Caillé, Editions Sens&Tonka, 2025.
[2] Roberto Esposito, Communauté, immunité, biopolitique, Editions mimésis, p100
[3] Ibid p99
[4] Ibid. p106
[5] P128
[6] Second manifeste convivialiste, ACTES SUD
