Le tout nouveau livre publié par Serge Latouche s’intitule La décroissance[1]. De ce côté certes, rien de neuf : il a employé ce terme dans les intitulés d’une dizaine d’ouvrages, d’une centaine de conférences et de vidéos dont il est l’auteur ou le co-auteur[2]. Mais il nous offre cette fois une synthèse et une mise en perspective inédites des analyses qu’il a menées au cours des vingt dernières années, sur ce qu’il met derrière ce terme[3]. Le sous-titre l’annonce, l’ouvrage explicite le projet métapolitique qu’il contribue à porter : De l’utopie sociétale à la [re] construction d’un monde commun ¶.
Avant de commenter le contenu de son nouvel ouvrage, il me faut, pour les personnes qui n’auraient pas encore eu l’occasion d’ouvrir l’un de ses livres, dire en quelques mots qui est celui qui continue à se dire « objecteur de croissance ». Serge Latouche est un universitaire qui a fait « du terrain », en Afrique et en Asie. Ce professeur émérite d’économie, pratique cette discipline comme ce qu’elle fut à l’origine : une philosophie morale et politique, bref une philosophie sociale. Il participe depuis ses débuts au Mauss (le mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales). Selon ce qu’indique le quatrième de couverture, il prêche le « bien vivre » ce qui signifie pour nous qu’il milite pour l’avènement d’un monde meilleur que nous appelons convivial.
L’ouvrage s’efforce de présenter tout d’abord ce que pourrait être un tel monde, qui marquerait « un changement sociétal, voire civilisationnel » (p. 16). C’est l’objet des deux premiers chapitres. On peut résumer leur message : il s’agit d’organiser une démocratie directe au service du bien commun et soutenu par de nombreux biens communs pour construire une société autonome et capable de s’auto-limiter. Et c’est de cette façon, qu’en sortant de l’économie – c’est-à-dire « de la marchandisation de la nature et du social » (p. 60), on parviendra à construire ce monde convivial souhaité. Une liste de dix grandes révisions sont envisagées[4], qui forment un catalogue de mesures qui sont communes à la plupart des auteurs écologistes et convivialistes.
Mais transformer cette Utopie sociétale en société concrète est empêché par le corset de fer (p. 44) du système qui enserre aujourd’hui la société. Or, nous dit Serge Latouche, « il est exclu de renverser frontalement la domination du capital et des puissances économiques, techniques et financières » (p. 37). Face à cela « ne reste que la possibilité de créer des niches » (p. 44) tout en préparant des formes politiques cohérentes avec les objectifs de la décroissance en attendant … qu’advienne l’ère prochaine. Le troisième chapitre examine ensuite ce que peut apporter l’Économie sociale et solidaire. Serge Latouche est assez critique de l’ESS, contestant la viabilité du pluralisme (marché-redistribution-réciprocité) – en fait déjà là -et souligne la nécessité absolue de rupture. Toutefois il termine en reconnaissant « le travail admirable de ceux qui œuvrent » dans l’ESS et il affirme que « chacune a besoin de l’autre : la première [l’Utopie sociétale] pour donner un cadre et un sens à ces initiatives, la seconde [les pratiques de l’ESS] pour mettre en œuvre un commencement de réalisation et faciliter la transition » (p.103).
Dans le quatrième chapitre, Serge Latouche revient sur les possibilités de faire avancer la prise de mesures qui pourraient limiter le désastre écologique. Il souligne le double impératif contradictoire auquel est confronté le consommateur bombardé par la publicité productiviste qui encourage son addiction consumériste alors qu’il voudrait bien faire un petit geste pour la nature…Mais les petits gestes ne peuvent rien « sans une volonté politique constituant une rupture, sinon une révolution » (p. 114). Et là la marche vers un monde commun convivial est empêchée d’une manière qui tient à la société civile elle-même. La démocratie directe faute de citoyens réellement impliqués, informés (p. 50-51) n’est pas réellement possible. Il faudrait « unir tous les groupes sociaux […] les rassembler autour d’une vision du monde commune, d’un paradigme commun » (p.38). Toutefois le slogan de la décroissance n’y est pas parvenu. Et aucun autre non plus, à ce jour. Et pourtant « la pression des masses constitue une condition nécessaire pour imposer aux responsables le changement requis » (p.117).
Le chapitre cinq présente une analyse qui conduit à rendre compte d’une autre difficulté pour unir la société civile de base dans le but qu’elle obtienne que l’on avance vers un monde meilleur pour toutes et tous. Cette difficulté avait déjà été évoquée de manière très générale dans le chapitre deux : « dans les sociétés pluralistes et polarisées qui sont désormais les nôtres, où les communautés locales et nationales sont affaiblies par les forces mondiales, il n’existe plus de consensus sur aucune version de la vie bonne[5] ». Ce dernier chapitre aborde cette hétérogénéité rendant difficiles dialogue et coexistence avant même de penser à un compromis pour avancer.
Serge Latouche examine tout d’abord au sein de la société française, les problèmes liés de la laïcité, du terrorisme, de l’islamisme radical, et de l’islamophobie. Puis il passe à l’échelon planétaire, avec la question de l’universalisme issu des Lumières, et de la déclaration universelle des droits de l’homme, face à des cultures qui n’en sont pas issues et qui ont une autre conception des droits des individus par rapport à leurs obligations vis-à-vis de la société. La seule coexistence « pluriverselle » des différences qui soit possible, selon Raimon Panikkar auquel il se réfère, serait d’accepter une démocratie des cultures (p. 142). En revanche sur un même territoire, le maintien de différences culturelles fortes lui semble problématique au vu de l’exemple de l’Inde (p. 142- 143). Une solution possible exigerait une démondialisation recréant une mosaïque de sociétés qui s’accepteraient mutuellement différentes et ouvertes à une discussion sur des problèmes communs comme le dérèglement climatique.
La conclusion veut manifestement donner un peu d’espoir. Serge Latouche parie sur la survenue de catastrophes qui, sans tout détruire, seraient suffisamment terribles pour qu’elles poussent à une mobilisation assez générale et forte pour enclencher la transformation sociétale nécessaire. C’est une perspective qui n’est guère enthousiasmante, mais Serge Latouche termine sur une note – faiblement optimiste- en citant Martin Luther King « Animés de cette foi, nous réussirons à distinguer au milieu de la montagne de désespoir une pierre d’espérance » (p. 163). Quant à moi, j’aurais préféré que dans la veine d’une affirmation qu’il a faite sans l’étayer vraiment – « la société de croissance sera féministe ou ne sera pas » (p.150), il cite Jean Ferrat qui en se référant à Aragon[6] chantait : la femme est l’avenir de l’homme.
Marc Humbert
[1] Serge Latouche (2026) La décroissance – : De l’utopie sociétale à la [re] construction d’un monde commun ¶, Paris, ediSens, p. 68.
[2] L’aventure intellectuelle de la décroissance est née après un colloque tenu à l’UNESCO en 2002, sur le thème « défaire le développement, refaire le monde » organisé par La Ligne d’Horizon, association des amis de François Partant, ce qui a été suivi par le lancement notamment sous l’impulsion de Vicent Cheynet du journal La Décroissance. Et dans la suite, outre un très grand nombre d’articles, de conférences, de vidéos, Serge Latouche a publié un premier ouvrage (Serge Latouche (2005) Le Pari de la Décroissance, Paris, Fayard) suivi de sept autres comme seul auteur et trois autres comme co-auteur, ouvrages reprenant le terme de décroissance dans leur titre.
[3] Les textes ont été soigneusement choisis et légèrement aménagés et mis à jour pour cette occasion.
[4] Dans le passé Serge Latouche présentait 8R (Réévaluer, Reconceptualiser…), une liste qui pourrait s’allonger dit-il (p. 70) et qui inspirent des propositions de réformes reprises dans un « programme politique » en dix points (comme Relocaliser les activités, Restaurer l’agriculture paysanne…) (p 73).
[5] Serge Latouche, p. 61, cite Sari Hanafi (2020) “Renouer les fils rompus entre la sociologie et la philosophie morale dans un cadre post-séculier », Revue du Mauss, n° 56, second semestre, p. 184.
[6] Louis Aragon a écrit dans un de ses poèmes (le Fou d’Elsa, 1963) : L’avenir de l’homme est la femme. Jean Ferrat a popularisé la formulation inverse dans une chanson à succès en 1975.

« Une solution possible exigerait une démondialisation recréant une mosaïque de sociétés qui s’accepteraient mutuellement différentes et ouvertes à une discussion sur des problèmes communs comme le dérèglement climatique »
Evidemment c’est le yaka simpliste de résolution des problèmes.
En fait, il faut tenir compte de la confrontation des pouvoirs qui est l’effet pervers du relativisme.