Récits sur l’avenir et prophétisme du pape François

De nombreux convivialistes insistent sur l’importance d’inscrire notre histoire humaine dans un récit qui s’appuie sur des imaginaires nouveaux à partager.  Ainsi, pour Bernard Perret, alors que « l’avenir nous échappe »[1], il s’agirait – si j’ai bien compris sa pensée – de développer un récit pour temps fracturés où les hommes et les peuples dépassent leurs violences en devenant des créatifs culturels capables d’affronter les drames, en se réconciliant avec la nature, en dépassant les ressentiments… Pour sa part, Patrick Viveret milite pour promouvoir nos imaginaires, qu’ils soient ceux des citoyens, des convivialistes, des prospectivistes, des créatifs culturels… ; ils seront porteurs d’initiatives et se renforceront mutuellement, s’enrichissant de leurs différences et dépassant leurs divergences. De son côté, Roland Gori nous invite à dépasser la paresse stérilisante et infantile des discours sur la crise pour inscrire notre histoire dans un récit permettant d’affronter la modernité et ses contradictions.

Les efforts pour accoucher de récits à partager doivent se poursuivre, en essayant à la fois de les inscrire dans le passé, de prendre en compte le présent et d’inventer l’avenir. A cet effet, divers genres littéraires sont possibles comme, par exemple, le récit apocalyptique qui permet de révéler d‘autres perspectives, la poétique qui ouvre aux mystères de la vie, le roman de science-fiction… Ces récits suffiront-ils pour susciter nos transformations personnelles et collectives indispensables pour affronter notre changement d’époque ?

Un autre registre pour susciter nos remises en question porteuses de mutations personnelles et sociales, c’est celui des voix prophétiques passées et actuelles. Nous avons eu ces derniers temps les contributions de Pierre Rabhi en écologie, celle d’Edgar Morin qui appelle à une métamorphose donnant toute leur place à ce qui donne goût à la vie et à l’amour, celle du pape François. Cette dernière me semble particulièrement importante vu l’ambition de ses propos, la diversité des sujets sur lesquels il nous interpelle et des registres qu’il mobilise comme ceux de la culture, de la spiritualité, de la politique, de l’humanisme, de l’écologie.

Le pape s’adresse au peuple pour construire avec lui une société juste, dialogique, capable de mémoire, sans exclusions : « L’auteur principal de ce processus, c’est le peuple et sa culture, et non une fraction, une classe, un groupe, une élite. Nous n’avons pas besoin d’un projet de quelques-uns destinés à quelques-uns, ou d’une minorité éclairée ou qui témoigne et s’approprie un sentiment collectif. Il s’agit d’un accord pour vivre ensemble, d’un pacte social et culturel (…) ;  la culture a quelque chose de dynamique qu’un peuple recrée constamment et chaque génération transmet à la suivante un ensemble de comportements relatifs aux diverses situations existentielles qu’elle doit élaborer à nouveau face à ses propres défis » [2].

Le pape est particulièrement soucieux de l’avenir de notre terre. Dans son encyclique de 2015, Laudato si, il développe au chapitre 5 sa vision d’une écologie intégrale : elle est à la fois environnementale, économique, sociale et culturelle, s’incarne dans la vie quotidienne, s’appuie sur le principe du bien commun et prône la justice entre générations. Cette approche prend en compte tous les peuples de la terre et d’abord les peuples premiers pour lesquels « la terre est un don de Dieu et des ancêtres qui y reposent, un espace sacré avec lequel elles ont besoin  d’interagir pour soutenir leurs identités et leur valeurs». Il prend comme exemple de l’agroécologie qui « devrait être un regard différent, une pensée, une politique, un programme éducatif, un style de vie et une spiritualité qui constitueraient une résistance face à l’avancée du paradigme technocratique ».

Le pape, dans sa dernière encyclique « Fratelli tutti », invite à une fraternité ouverte s’incarnant à la fois quotidiennement et universellement.  Attentif au respect de la dignité de chaque homme sur terre, il propose une approche humaniste dont les bases spirituelles sont l’humilité, le désintéressement et la béatitude. Pour lui, « se mettre au service des autres, voilà notre vrai pouvoir », d’où son invitation à emprunter « le dur chemin d’une patrie de frères ». Il s’est présenté à l’Eglise orthodoxe roumaine le vendredi 31 mai 2019 comme un « cultivateur de communion », méditant sur la réconciliation des diversités et appelant à lutter contre une « globalisation uniformisante » qui « déracine les valeurs des peuples en affaiblissant l’éthique ». Alain Caillé[3] indique que le pape ainsi « nous encourage à une humanité diverse, à un universalisme, à un pluriversalisme dans le langage du convivialisme ». Une illustration récente de son approche humaniste se retrouve dans son plaidoyer[4] pour un revenu de base universel qui doit permettre d’équilibrer la prise en compte de la dignité de chacun, des  revenus décents et du travail pour tous, en lien avec une obligation de travailler.

Le pape propose d’incarner sa vision prophétique grâce à des approches politiques se référant aux quatre principes suivants : prendre le temps nécessaire pour conduire des processus, privilégier la réalité aux idées, rechercher l’unité pour prévenir les conflits, voir le tout plutôt que les parties. Par ailleurs, pour gérer les tensions et les contradictions, il incite à affronter le conflit en discernant pour dépasser nos désaccords. Enfin, il invite à avancer ensemble, avec nos différences, grâce à des démarches appelées par l’Eglise « synodes », la vérité se trouvant à plusieurs et s’annonçant à plusieurs. C’est un prophétisme d’un type nouveau, celui d’un guide spirituel adressant à tous un message élaboré grâce au discernement du peuple du Dieu des catholiques qui compte sur les forces libératrices et créatives de l’Esprit.

En ces temps difficiles où les fractures de nos sociétés s’aggravent et où les intellectuels ont du mal à sortir de leurs certitudes et de leurs égos pour discerner avec le peuple, il est important que des prophètes nous appellent à affronter ensemble le tragique de la vie en retrouvant ce qui est essentiel. Pour moi, ceci nécessite d’allier culture, spiritualité et politique pour penser et agir, thèse que je développe dans mon dernier livre[5].


[1] Cf. Bernard Perret, Quand l’avenir nous échappe, Desclée de Brouwer, 2020.

[2] Cf. Pape François, La joie de l’Évangile, nombreux éditeurs, 2013.

[3] La Croix du lundi 5 octobre 2020.

[4] Pape François, Un temps pour changer, Flammarion, 2020.

[5] Jean-Claude Devèze, Vers une civilisation-monde alliant culture, spiritualité et politique, Chronique sociale, 2020 (préface de Patrick Viveret).

One Reply to “Récits sur l’avenir et prophétisme du pape François”

  1. l’aspiration à une fraternité concrète me concerne,mais je crois qu’il faut la décliner dans notre quotidien:
    1 les humains doivent être avant tout être considérés comme des êtres sociaux
    Un droit au travail,à la culture, aux loisirs,au repos doit être garanti;le droit à réunion doit être réaffirmé.
    ex:les décisions lors d’AG en visio conférence doivent être limités aux sujets urgents ( en l’absence d’urgence, la décision qui ne serait pas issue de débats « en présentiel » doivent être nulles de plein droit .Sinon on dépossède les personnes victimes de la fracture numérique,personnes âgées et catégories socio-professionnelles les moins élevées en particulier;Cela revient à un suffrage censitaire
    Dans les assemblées générales de copropriétaires,dans certains syndicats ou associations.C’est une élite qui confisque le pouvoir, impose ses normes.les petites gens en souffrent .
    2 Le rapport aux objets doit être revu:
    en matière de consommation:tout appareil doit être utilisable avec des consommables non produits par le fabriquant de l’appareil
    les objets ne doivent pas être jetés sans que leur réemploi par d’autres soit favorisé,en 2ème,3 ème,
    n ième vie. Ainsi les déchetteries doivent être repensées comme un lieu d’échange d’objets; le recyclage puis la destruction ne doivent intervenir que très tard dans la vie des objets.
    les fruits et légumes abimés doivent pouvoir être vendus à un prix dérisoire plutôt que jetés quand leur valeur a baissé de plus de 20%
    les produits alimentaires doivent être avant tout vendus sous forme non transformée,à des prix contrôlés pour que chacun ait accès à 5 fruits et légumes par jour
    Pour la santé
    L’Etat doit se substituer aux fabricants de produits pharmaceutiques défaillants. Ex: DTPolio, Thyroxine,médicaments génériques
    idem pour les produits d’hygiène afin que les produits de synthèse simples et moins polluants soient toujours favorisés
    Pour la nature :
    il faut lutter contre l’artificialisation des sols en créant un principe d’interdiction d’artificialisation, l’artificialisation au delà d’une surface à définir devant faire l’objet d’obligation de permis ad hoc.
    le recours aux produits naturel doit être autorisé de plein droit ; celui aux produits de synthèse dont les plastiques doit être l’exception
    la reconversion des pelouses en mini jardins familiaux doit toujours être favorisée.
    les parkings semi-enherbés doivent être la règle, le tout macadam,étant réservé aux parkings où la rotation est élevée…
    Si on ne descend pas à un tel niveau concret, j’ai peur qu’on ne transforme rien, qu’on se gargarise de belles pensées qui laissent la misère se développer, le climat se détériorer.

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