« La gauche peut-elle disparaître ?» Près d’une décennie après sa publication, l’ouvrage d’André Burguière conserve une actualité saisissante. À l’heure où se multiplient les échéances électorales et où s’affirme, dans de nombreux contextes nationaux, la progression de forces populistes et d’extrême droite, le titre de cet ouvrage résonne moins comme une provocation que comme un avertissement adressé aux différentes composantes de la gauche contemporaine.
Si l’hypothèse d’une disparition peut sembler excessive, elle invite néanmoins à interroger les conditions de possibilité d’une telle dissolution. Celle-ci ne résulterait pas d’un simple affaiblissement électoral, mais d’un processus plus profond : la perte d’un ancrage historique, l’érosion d’une base sociale identifiable et, surtout, l’affaissement d’une cohérence idéologique structurée autour du principe d’égalité. En ce sens, les propositions de Burguière fonctionnent comme une boussole intellectuelle : loin d’alimenter le défaitisme, elles incitent à reconnaître la gravité du moment historique — que l’on pourrait, dans une formule gramscienne, qualifier d’«ère des monstres » — afin d’en penser lucidement les implications politiques.
Sans revenir ici sur les fondements historiques de la gauche ni entreprendre de distinguer ses différentes traditions doctrinales, deux interrogations majeures émergent de cette réflexion et se révèlent aujourd’hui d’une acuité particulière. La première concerne la centralité de la justice sociale : constitue-t-elle encore le cœur du projet de gauche, ou a-t-elle été progressivement marginalisée sous l’effet d’une accommodation au paradigme néolibéral, au risque d’une forme de renoncement identitaire ?
La modernité liquide et la fragmentation du projet de gauche
Cette interrogation mériterait de longs développements, tant les causes en sont profondes et structurelles. Une piste de réflexion féconde réside dans le cadre conceptuel de Zygmunt Bauman sur l’universalisme et le particularisme. Selon cet auteur, la modernité liquide a progressivement dissous les solidarités de classe, et avec elles la centralité de la justice sociale, en fragmentant le projet de gauche en une multiplicité de causes particulières — certes légitimes dans leur singularité, mais déconnectées de tout horizon commun.
L’expérience du gouvernement de gauche de l’ancien président Boric au Chili offre à cet égard une illustration éclairante. Observée de près, cette expérience révèle comment une coalition progressiste, portée par des causes multiples et légitimes, mais dépourvue d’une colonne vertébrale idéologique commune, peut se trouver dans l’incapacité de maintenir un projet cohérent — au point que la gauche, comme force politique unifiée, y semble aujourd’hui en voie de dissolution.
La seconde interrogation, plus inquiétante encore, porte sur la cohérence idéologique de la gauche dans l’espace public contemporain. À mesure que ses références semblent devenir moins audibles, faut-il considérer qu’elle a perdu la bataille culturelle, laissant le champ libre à des droites populistes illibérales qui ont su capter les affects collectifs, reformuler les antagonismes sociaux et occuper l’espace symbolique abandonné ?
Ces interrogations ne relèvent pas d’un simple diagnostic conjoncturel. Elles renvoient à une crise plus structurelle de représentation, de récit et de projet, dont dépend la capacité même de la gauche à se réinventer comme force politique crédible dans le paysage contemporain.
La trahison de classe et l’« idéologie du possible »
À partir d’une critique de la gauche néolibérale et de l’abandon de la question de classe, la question centrale, à la suite de Slavoj Žižek, peut être formulée ainsi : comment ré-articuler un projet politique anticapitaliste de gauche à l’époque où dominent le capitalisme dit « impérial ou de la prédation », et son complément idéologique — le mépris progressif des droits humains et des acquis démocratiques ?
La tension fondamentale se situe ici entre critique et adhésion : en acceptant les règles du jeu néolibéral, la gauche a progressivement perdu sa capacité de rupture, ce que Žižek désigne comme « l’idéologie du possible». En opérant l’abandon des classes laborieuses et en intégrant les contraintes du néolibéralisme comme données inamovibles, la gauche institutionnelle a accompli ce que plusieurs analystes, dont Žižek, ont qualifié de « trahison de classe» — une forme de suicide politique dont les effets se mesurent aujourd’hui à l’aune de la désaffection des électorats populaires.
«Ma gauche» : Morin comme miroir réflexif
Pour conclure, je voudrais mobiliser trois idées de l’ouvrage Ma gauche (2012) d’Edgar Morin, qui offre, à mes yeux, un miroir réflexif particulièrement éclairant pour penser les impasses et les possibles de la gauche contemporaine.
La première est la critique de ce que Morin appelle la « gauche gestionnaire» — cette gauche qui a accepté les règles du jeu néolibéral en abandonnant toute ambition de transformation profonde. Cette figure constitue le pont naturel vers la question de l’ultra-libéralisme et de la capitulation idéologique qui marque une fraction significative de la gauche européenne depuis les années 1990.
La deuxième idée est celle de la perte du sens du futur. La gauche, selon Morin, a cessé de proposer un horizon désirable, laissant ce terrain à la droite populiste qui a su fabriquer ses propres mythes mobilisateurs — au premier rang desquels, partout dans le monde occidental, le mythe de la « sécurité totale » comme réponse aux angoisses collectives.
La troisième, enfin, est la notion de « politique de civilisation » : l’idée qu’une gauche digne de ce nom doit articuler, dans un projet global cohérent, justice sociale, écologie et démocratie, plutôt que de gérer séparément des dossiers techniques déconnectés de tout horizon émancipateur.
C’est peut-être dans cette triple exigence — retrouver le sens de la rupture, réarticuler un récit du futur, et penser la transformation de manière globale et cohérente — que réside la condition de possibilité d’un renouveau de la gauche. Non pas comme retour nostalgique à des formes dépassées, mais comme invention d’une nouvelle utopie politique à la hauteur de la complexité du monde contemporain.
* EHESS-CNRS — Laboratoire d’Anthropologie Politique
Références
BURGUIÈRE, André, La gauche peut-elle disparaître ? Paris, Seuil, 2016.
BAUMAN, Zygmunt, Modernité liquide, Paris, Fayard, 2000.
MIRANDA, Arnaud, Les lumières sombres. Comprendre la pensée néoractionnaire, Gallimard, 2026.
MORIN, Edgar, Ma gauche, Paris, Éditions de l’Aube, 2012.
PENA-VEGA, Alfredo, Pour une utopie réaliste de « Terre-Patrie », Diogène, pp 2022-233, janvier-juin, 2021
ŽIŽEK, Slavoj, Le sujet qui fâche. Le centre absent de l’ontologie politique, Paris, Flammarion, 2007.
