Face à l’envie qui rend captif : du renoncement à l’émancipation par le « Merveilleux vrai » selon Joëlle Zask. Commentaire de Jean-Louis Virat.

Tel est le sujet de la conférence inversée de la philosophe Joëlle Zask1 lors de l’Université Utopia 2025. Alors que la sobriété est de plus en plus invoquée par son versant privation, en aborder le côté libérateur peut-il être un bon angle d’attaque pédagogique ? En principe, oui, et pourtant c’est le côté « privation » qui prédomine. Il est évident que la consommation est généralement une addiction amplement entretenue par les marques. Cette addiction collective forme une sorte d’opinion main stream, opportunément utilisée par les détenteurs du pouvoir pour le conserver. Alors que nous sommes dans les ténèbres, que l’on sait qu’il n’y en aura pas pour tout le monde, ce réflexe de repli consumériste et individualiste gagne probablement en force. Alors que, bien que nous n’y pensions pas, notre époque n’est probablement qu’une parenthèse, une impasse (consumériste et individualiste) dont il nous faut prendre conscience pour nous libérer de ses conditionnements… et imaginer d’autre façons de vivre, de vivre ensemble nécessairement.

Face aux ténèbres, aux incertitudes, la religion devient une échappatoire, en particulier les fondamentalismes en plein essor. La démocratie (se gérer ensemble), de plus en plus fragile, incite à s’en remettre à des dogmes et à un pouvoir fort perçu comme rassurant… rassurant pour les marques, pour les détenteurs du pouvoir, pour les individus tributaires de cette addiction consumériste.

Et pourtant le destin d’une addiction, c’est bien de s’en libérer. Mais comment ?

C’est là que Joëlle Zask nous invite à réfléchir à ce qu’elle appelle le « merveilleux vrai », en contrepied à ce que pour ma part j’appelle le « merveilleux artificiel », celui du consumérisme addictif et illusoire… A vrai dire le « merveilleux vrai » se niche partout (pour ma part, même si je l’oublie souvent dans le feu de l’action, c’est : l’autre, moi, la nature, la science, la technique, la connaissance, l’art, la société… à condition de se mettre en « veille d’émerveillement » aussi souvent que possible !). C’est sans limite, conduisant à cette « admiration » proposée par Joëlle Zask pour s’adresser au monde de l’éducation, celui dont la mission est de faire grandir.

Cette conférence aura été pour moi comme un concentré d’éléments cohérents, dynamisants, de nature à inspirer le concret.

 En résumé et pour finir : La sobriété est-elle une condamnation ou une opportunité ? Condamnation si nous restons individuellement « nombrilocentrés » sur cette consommation dont nous sommes prisonniers. Opportunité libératrice si nous passons à une autre « consommation », celle du « Merveilleux vrai », celle de « l’admiration », gratuite et sans limite.

A ce stade je vois donc deux pistes à explorer pour aller plus loin :

  1. Mettre en lien ces réflexions avec le sujet de « l’emprise des émotions » (prioritairement concernant l’éducation, mais en priorité seulement tant l’approche est libératrice à tous âges !) dont le neurobiologiste Daniel Favre2 s’est fait le « révélateur pédagogique », naturellement articulable avec les principes convivialistes contenus dans le manifeste « Convivialisme ou barbarie » présenté lors de cette Université 2025.
  2. Mettre tout cet ensemble en application. Le local en est me semble-t-il le lieu de prédilection. Pour ma part je pense en particulier aux associations, aux clubs sportifs, à la « démocratie locale conviviale » en ce moment d’élections. A l’évidence la participation de l’AMRF (association des maires ruraux de France) en 2026 serait très enrichissante.

Je serais d’avis que l’Université Utopia 2026 réunisse ces penseurs pour échanger avec les acteurs de terrain, une fois les élections municipales terminées.

1 Joëlle Zask est Maîtresse de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, et membre, depuis 2022, du Centre Norbert Elias [archive]. Signataire du Second manifeste convivialiste, travaillant sur la notion d’écologie politique, elle figure parmi les premiers universitaires et auteurs à avoir pensé la démocratie participative, l’autonomie et l’autogouvernement. Ouvrage récent en lien avec le sujet : Admirer. Éloge d’un sentiment qui nous fait grandir, Paris, Premier Parallèle, 2024, Écologie et démocratie, Paris, Premier Parallèle, 2022, Se réunir. Du rôle des places dans la cité, Paris, Premier Parallèle, 2022, Se tenir quelque part sur la terre. Comment parler des lieux qu’on aime, Paris, Premier Parallèle, 2023…

2 Daniel Favre est Professeur émérite en Sciences de l’éducation à la FDE – ESPE Université Montpellier, formateur d’enseignants depuis 1983, il a également été neurobiologiste de 1975 à 1990. Daniel Favre est intervenu à l’Université Utopia 2024 et vient de rejoindre les Convivialistes. Ouvrages récents : La résistance aux emprises, comment la développer dès l’école, ouvrage collectif, chroniques sociales, 2025, Cessons de démotiver les élèves, quatrième édition, Dunod, 2024, Reconnecter l’école avec le vivant, 10 pratiques pédagogiques à changer pour un nouveau paradigme, Dunod 2021, Éduquer à l’incertitude – Élèves, enseignants : comment sortir du piège du dogmatisme ? Dunod 2016, L’addiction aux certitudes, Yves Michel, 2013

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