Chaque jour je constate que des mots, à mes yeux importants, du moins qui me distinguent de celles et ceux que je combats, entrent dans le vocabulaire et ainsi déclenchent de terribles malentendus, pour ne pas dire confusions. Ainsi des firmes qui dégradent sans gêne l’environnement se dotent d’un département consacré au « développement durable », un élu qui pratique allègrement la ségrégation socio-spatiale parle de ville « inclusive », un organisme d’État qui promeut des insecticides nocifs se targue d’être le champion de la « résilience », tandis qu’une officine patronale conseille la « coopération » plutôt que la compétition… Cela revient à perdre son latin, non ? Que faire ?
Préciser systématiquement le sens de chacun des termes que j’emploie afin d’affirmer ma position et tout en regrettant que d’autres, aux vues contraires, les adoptent. Je sais bien que les mots possèdent souvent plusieurs significations, qu’ils ont un sens « figuré » qui complète leur sens « propre », un double argotique qui invite à l’ironie, un sens « vulgaire » et un sens « technique », ou aussi un sens ancien, plus ou moins perdu et un sens nouveau, effet d’une mode qui s’en empare, comme dans le cas bien connu de « pas de souci » qui ponctue n’importe quelle réponse à propos de n’importe quelle situation…Il existe aussi des mots « absents », c’est-à-dire qui n’ont pas encore été formulés, par exemple, comment dit-on le contraire d’orphelin ? Celui-ci n’a plus ses parents, mais comment parle-t-on d’eux qui ne l’ont plus lui ?
Prohiber les mots plastiques
C’est en discutant de ces mots mis à toutes les sauces qu’Ivan Illich me conseilla de lire Plastikwörter: Die Sprache einer internationalen Diktatur, publié en 1988, par son ami, le linguiste et médiéviste Uwe Pörksen (1935-2025). Il m’avoua ne plus prononcer certains de ces « mots plastiques » qu’il préfère dénommer « mots-amibes ».
De quoi s’agit-il ? Illich l’explique à David Cayley : « Un mot-plastique a de puissantes connotations. L’individu qui l’utilise se sent important : il s’incline devant les membres d’une profession qui en savent plus long que lui sur ce mot, et il est convaincu en le prononçant de faire en quelque sorte une déclaration scientifique. Un mot-plastique est comme une pierre lancée dans une conversation – il fait des vagues mais ne touche rien. » Il poursuit : « En général, c’est un mot qui a toujours existé dans le langage mais qui a reçu un lessivage scientifique puis a été rejeté dans le langage courant avec une nouvelle connotation : il a maintenant un rapport avec des connaissances possédées par des personnes, auxquelles d’autres personnes ne comprennent rien. » Uwe Pörksen donne comme exemple de « mots-plastiques » : « sexualité », « crise », « information ». Ivan ajoute « vie », ce qui chagrine son ami.
Depuis, j’ai pris l’habitude de collecter les mots que je considère « toxiques » et évite de les prononcer. J’ai aussi été amené à en inventer d’autres, comme par exemple, les verbes « améniser » et « zader ». Pourquoi ?
Améniser et zader ?
Travaillant sur le « ménagement » urbain et surtout pas l’«aménagement», j’en suis arrivé à proposer le verbe « améniser », par exemple, les rues, c’est-à-dire « les rendre amènes ». Comment procéder ? En observant une place selon ses usages temporalisés et genrés avant de la reconfigurer. En effet, la nuit n’est pas le jour, le lundi n’est pas le mercredi, l’hiver n’est pas l’été, un homme n’est pas une femme, aussi convient-il d’en tenir compte, c’est peut-être une façon de dessiner une « place conviviale » et non pas techniquement « fonctionnelle », « normalisée », « standardisée ». « Améniser » un lieu revient à pratiquer la règle de trois : le cas par cas, le sur-mesure et le faire avec les habitants et le vivant.
Et « zader » ? Je l’ai construit sur l’acronyme ZAD, « zone à défendre », en particulier la première de ce nom, celle de Notre-Dame-des-Landes. Il s’agit du refus de créer un nouvel aéroport au nord de Nantes en occupant le terrain avec des installations provisoires et ainsi entraver les travaux. La présence de « zadistes » mêlés à des agriculteurs locaux transforme cette simple contestation d’un projet « inutile » en une occupation active qui crée une micro-société. Ainsi la ZAD est à la fois un mode de contestation et un art de vivre. Il s’agit d’une nouvelle culture politique qui allie le refus du productivisme et sa logique du toujours plus à une alternative émancipatrice et sa logique du toujours mieux. C’est ce qu’exprime le verbe zader : non pas seulement critiquer une décision mais revendiquer une contre-proposition. Refuser ce qui parait déraisonnable d’un point de vue, écologique, économique, social, tout en suggérant un autre possible. Zader ne revient pas simplement à dénoncer un choix considéré absurde (une bretelle autoroutière, une bassine, la destruction de haies pour remembrer des terres agricoles, l’usage d’un insecticide toxique pour les humains et des espèces animales et végétales, l’ouverture d’un parc de loisirs à l’emplacement d’une forêt riche en biodiversité, etc.) mais à œuvrer pour la préservation de la nature, son entretien et son amélioration…
Les mots nourrissent autant notre imaginaire que notre pensée
J’ignore si ces deux verbes sont repris, je l’espère car ils clarifient les intentions de celles et ceux qui s’en empareront… J’avais opté pour « ménager » dans Homo urbanus que j’ai publié en 1990, sans aucun succès. Or, depuis je constate sa prolifération au même titre que « care » ou « prendre soin », ce qui me réjouit, il y a tant d’actions, de relations de sentiments à ménager…Quant à homo urbanus, il n’a pas pris du tout, alors que j’étais sûr de mon coup, venant compléter, homo hierarchicus, homo domesticus, homo academicus, homo sovieticus… Plus tard, Ila Beka et Louise Lemoine ont réalisé dix films sur dix villes entre 2017 et 2022 sous le titre générique d’Homo urbanus qui témoignent, avec talent, de l’unité et de la diversité des « êtres urbains », sans pour autant avoir lu mon petit essai…
Si le mot « convivialisme » est relativement stabilisé, grâce à divers Manifestes « convivialistes » qui s’évertuent à en façonner le sens, le mot « convivialité », quant à lui est devenu un « mot-plastique », qui qualifie aussi bien un pot de thèse ou de départ à la retraite que la recherche de la plus large autonomie possible via des outils conviviaux, une société conviviale, etc.
Sachant que tout être humain est situationnel, relationnel et sensoriel, l’on mesure la place qu’occupe le langage dans son déploiement, d’où la nécessité de disposer de tout un vocabulaire adapté, évolutif, joyeux. « Relationnel » veut dire « communicationnel », c’est là que les mots doivent être scrupuleusement choisis. Il y a des mots comme des lames de rasoir, qui cisaillent toute discussion et dont la cicatrice ne se renferme que lentement. Il y a des mots honteux qui vous marquent à jamais. Il y a des mots prétentieux qui ternissent votre propension à parler à toutes et tous et vous isolent. Il y a des mots généreux qui délient les langues et facilitent la complicité. Et puis, il y a les mots que l’on prononce avec gourmandise, et qui transforme le dictionnaire en un livre de cuisine. Que chacune et chacun y apporte sa saveur ! Les mots nourrissent autant notre imaginaire que notre pensée, autant notre attention aux autres que notre compréhension de leurs parlers.
Notes :
J’utilise le verbe « Améniser » dans « Le design urbain pour améniser les rues », préface à Regards sur le design urbain. Intrigues de piétons ordinaires, d’Agnès Levitte, Paris, Le Félin, 2013. Je le précise lors d’une conférence, « Améniser les rues. De quelques considérations à propos d’un urbanisme sensoriel », Les cahiers de l’Agence, Reims, 2014 et le consacre dans la notice « Améniser » du Dicorue. Vocabulaire ordinaire et extraordinaire des lieux urbains (Paris, CNRS-éditions, 2017, pp.30-38)
Pour « Zader », se reporter à « Zader, du municipalisme au biorégionalisme », DardDard, n°9, automne 2023, pp.15-25
La confidence d’Illich se trouve dans Entretiens avec Ivan Illich, par David Cayley, traduit de l’anglais par Paule Noyart, Montréal, Bellarmin, 1996, pp.312-313. Une réédition est annoncée chez L’Échappée.
