Le dépôt en France d’une proposition de loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans coïncide avec l’ouverture en Californie du procès intenté par une jeune fille de dix-neuf ans, appuyée par sa famille et 1600 « followers », contre META (Instagram et Facebook) et Alphabet (YouTube). Cette jeune femme connue sous le pseudo de K.G.M a commencé son parcours virtuellement social par You tube à l’âge de 6 ans et l’a cumulativement poursuivi sur Instagram à 11 ans, Snapchat à 13 ans puis TikTok à 14 ans. Elle déclare subir d’incessantes crises d’angoisse et être en proie à des pensées suicidaires. Ses avocats estiment que les algorithmes développés par les plateformes sont sciemment orientés pour développer des addictions chez les adolescents. Ils ont annoncé que leurs plaidoiries s’appuieraient sur la jurisprudence des condamnations obtenues dans les années 90 à l’encontre des industriels du tabac.
Ne nous berçons pas d’illusions : la promulgation de la loi proposée en France et la condamnation de META aux USA iraient dans le bon sens ; mais, comme partout ailleurs dans le monde, les retombées de ces bonnes nouvelles ne réduiraient que très marginalement les longues captations quotidiennes d’yeux, de doigts et de cerveaux rendus indisponibles pour d’autres activités.
Il y a pourtant un éléphant dans la pièce : La plupart des ados, comme leurs parents et leurs grands-parents, ont accès aux réseaux sociaux dans le cadre d’abonnements forfaitairement… illimités. Pour rappel, sur la planète terre, aucun fluide ni aucun bien dont la consommation a des impacts environnementaux significatifs (eau, énergie, nourriture…) n’est accessible moyennant un simple abonnement sans limitation d’usage. Or les messages, les vidéos ou les jeux en ligne partagés sur les réseaux ont un indéniable impact environnemental, et c’est là leur moindre nuisance.
Comme l’expose le jeune héros de mon dernier roman (Chers Boomeurs, il est temps de réparer nos erreurs / décembre 2025 / Editions le Pré du Plain) l’apparent confort apporté par la pratique de l’illimité se paye très cher, individuellement et collectivement. Au-delà du classique : « quand c’est gratuit, c’est toi le produit » la non-monétisation du temps passé et de la quantité d’informations envoyées ou captées sur les réseaux provoque un effet déversoir dans lequel le tri devient très difficile, voire impossible. À l’évidence, les prospecteurs en tous genres qui irriguent la toile de messages adressés à « undisclosed recipient » seraient moins invasifs si chaque destinataire leur coutait un centime d’euro.
Plutôt que de s’engager dans une complexe et aléatoire stratégie de flicage des âges visant à s’assurer que chaque personne connectée a atteint la majorité réseautielle, le législateur devrait réglementer les pratiques commerciales des opérateurs de téléphonie et d’internet fixes et mobiles (une population d’entreprises fiscalisées en France qui lui est plus accessible que celle des GAFA).
Une facturation mensuelle qui comporterait une partie variable au-delà d’un forfait donnant accès à une quantité de données échangées confortable (mesurées en Giga Octets et/ou en heures) mais incompatible avec une vie en état d’ébriété communicationnelle permanente permettrait sinon de soigner au moins de modérer les addictions que la plupart d’entre nous avons développées. Comme pour le tabac, plus l’entrée en addiction est précoce, plus le sevrage s’avère difficile et douloureux. Il n’est pas déraisonnable de parier que, comme pour le tabac, une politique de dissuasion par les prix pourrait se révéler efficace, notamment vis-à-vis de la clientèle chroniquement impécunieuse que sont les adolescents. Pour choquante et liberticide qu’elle puisse paraître en première lecture, la proposition n’en recèle pas moins les bases d’une révolution comportementale qui permettrait de protéger non seulement les ados mais aussi les générations qui les précèdent contre leurs propres… habitudes.
Pour l’instant, seul le mouvement Convivialiste porte cette proposition qui figure dans son Nouveau Manifeste (Convivialisme ou Barbarie) paru l’an dernier. Mais il n’est pas interdit de souhaiter que la société tout entière s’empare de ce débat.
Dans l’hypothèse de la mise en place d’une interdiction de commercialiser des forfaits illimités fixes ou mobiles, seuls les enfants des milliardaires et des cadres très supérieurs auront les moyens de passer l’entièreté de leurs journées à jouer, s’exposer et se contempler en ligne. Tous les autres devront se résoudre à passer la plus grande partie de leur temps à lire, à pratiquer un sport, à jouer, à apprendre, ou à faire des rencontres dans la vraie vie. Peut-être serait-ce une bonne stratégie pour faire enfin progresser la Société Française dans le domaine de l’égalité des chances. En attendant une prochaine étape qui pourrait être la mise en place des dotations en Capital par avances d’hoiries comme préconisées par l’Association AICU…
Denis Consigny
Président de l’Association Intergénérations pour le Capital Universel (www.aicu.fr)
Dernier ouvrage publié : « Chers Boomeurs, il est temps de réparer nos erreurs » Editions le Pré du Plain / Décembre 2025.
