Au-delà des réactions après la mort du jeune Quentin Deranque
Les réactions suscitées par la mort du jeune Quentin Deranque se situent majoritairement dans le registre trop prévisible de la recherche des responsabilités politiques. Si je devais moi-même participer à cette mêlée confuse, j’aurais bien du mal à trouver le bon équilibre entre deux dénonciations : l’une visant la partialité de la droite et du centre (deux poids deux mesures, une fois de plus) et l’autre le rapport trouble de LFI à la violence – ses liens avec les milices d’ultra gauche, et plus encore sa rhétorique agressive et clivante qui fait de tout concurrent ou adversaire politique un ennemi. Il y aurait aussi beaucoup de choses à dire sur les conséquences politiques d’un climat de violence : l’histoire tend à prouver que la montée du désordre et des peurs qu’il suscite en retour fait toujours le lit de l’extrême droite et des politiques autoritaires.
Comprendre la violence pour ne pas en devenir les jouets
Mais on ne peut en rester là. Les « intellectuels » – ceux qui prétendent penser la réalité sociale – ne peuvent se contenter de dénoncer, leur rôle est aussi d’aider à prendre du recul. L’augmentation récente de la violence politique oblige à considérer le phénomène en lui-même par-delà toute imputation de responsabilité. Dans ce registre, il faut commencer par rappeler que la violence est un phénomène mimétique, et donc réciproque, régi par l’impulsion irrésistible de rendre coup pour coup. Tout le monde sait cela. Ce que l’on sait moins ou qu’on ne veut pas voir, c’est que la dynamique de la violence risque à tout moment d’échapper à ceux qui croient pouvoir l’utiliser à des fins rationnelles. Elle constitue pour toute société humaine une menace permanente de destruction. Comme l’a brillamment montré le sociologue Norbert Elias, éliminer la violence physique des rapports sociaux ordinaires est une entreprise de longue haleine qui constitue le cœur même du processus de civilisation. Il a fallu attendre l’époque moderne pour voir émerger sur le sol européen des sociétés civiles vraiment pacifiées – des espace de vie commune où l’on peut sortir de chez soi, participer à des réunions et s’exprimer publiquement sans être armé. Cette pacification repose en grande partie sur la crédibilité de l’institution judiciaire – sa capacité à transformer les conflits potentiellement violents en affrontements réglés d’arguments rationnels. Mais ce cadre reste fragile et chacun devrait en prendre le plus grand soin, c’est à dire d’abord s’obliger à en respecter l’esprit. Concrètement, cela veut dire que le commentaire politique d’un fait de violence ne doit pas interférer avec le travail des juges – il faut s’astreindre à éviter tout ce qui peut induire une confusion entre la responsabilité morale et/ou politique et la culpabilité au sens légal. La justice ne règle pas tout mais c’est le seul moyen de borner la violence et de l’empêcher de s’étendre. Son rôle premier est de mettre fin au cycle des représailles en prononçant une peine légale qui n’est au fond qu’une vengeance de dernier ressort, une violence exercée au nom de tous pour solde de tout compte.
Le besoin d’une compréhension anthropologique des mécanismes de la violence
Le retour de la violence politique pose question. Le déclin du pouvoir intégrateur et pacificateur de l’échange économique provoque une montée des antagonismes et des frustrations qui met à l’épreuve l’efficacité du contrôle institutionnel de la violence. Dans un tel contexte, il est logique de chercher à traiter le problème à la racine, en commençant par promouvoir une intelligence partagée des ressorts mimétiques de la violence. L’envie, les rivalités et le besoin de reconnaissance sont inhérents aux relations humaines ; le ressentiment et le désir de revanche jouent un rôle majeur dans la vie sociale, les phénomènes de harcèlement et de bouc émissaire sont récurrents. Ces problématiques sont suffisamment simples pour être abordées dès l’école élémentaire, ce qui permettrait de donner un coup de jeune à l’éducation civique. À titre indicatif, voici quelques vérités dont il faudrait faciliter l’assimilation :
- La rivalité est inhérente aux relations humaines, du fait notamment de l’omniprésence du désir mimétique et du besoin de reconnaissance. Elle débouche souvent sur la violence, même si elle peut aussi s’exprimer plus pacifiquement à travers la compétition et l’émulation (économique, sportive, scolaire, etc.)
- La violence est toujours potentiellement « transitive » et réciproque. Toute violence subie et ressentie appelle une réponse. Celle-ci peut être une rétorsion directe ou une vengeance différée, mais elle peut aussi consister à reporter la violence sur un tiers étranger au conflit.
- La violence est contagieuse. Le spectacle de la violence nous affecte et nous sommes toujours spontanément tentés de nous identifier à l’un ou l’autre camp. Les réseaux sociaux facilitent dramatiquement l’amplification de la contagion mimétique.
- La violence latente au sein d’un groupe tend spontanément vers la polarisation. L’animosité diffuse « coagule » et se porte vers un individu ou un groupe particulier, un souffre-douleur ou « bouc émissaire ». Décharger son agressivité sur un « mouton noir » ou un ennemi (réel ou imaginaire) permet au groupe de conforter son unité en toute bonne conscience.
- La violence a le pouvoir de susciter sa propre « mise en récit ». Tout groupe a besoin d’un récit fédérateur dans lequel la violence légitimée et la « conscience victimaire » occupent souvent une place centrale.
- L’unanimité persécutrice peut facilement s’inverser en compassion unanime à l’égard d’une victime. La contagion émotionnelle joue aussi bien en faveur de l’unanimité compassionnelle que de la violence. On passe d’ailleurs facilement de l’une à l’autre.
- Il est souvent possible, même pour individu isolé, d’agir concrètement pour désamorcer la violence (manifestation de solidarité à l’égard du souffre-douleur, geste de réconciliation, appel au calme et à la raison…). Il suffit parfois d’un geste ou d’une parole pour enrayer une spirale persécutrice (« que celui qui n’a pas pêché lui jette la première pierre… »). Cela suppose d’être soi-même capable de décrypter la situation et de dominer ses propres passions.
Ce savoir élémentaire pourrait être approfondi dans les cursus de formation en s’appuyant notamment sur l’anthropologie mimétique issue des travaux de René Girard, sur les avancées récentes de la neuropsychologie – les « neurones miroirs » – et sur les techniques de la dynamique de groupe. Sans oublier l’apport de la fiction, roman, théâtre et cinéma.
