Réflexions sur les effets culturels et civilisationnels de la pandémie

Les singularités culturelles selon les pays expliquent mieux que la nature des régimes, démocratiques ou autoritaires, les différences d’efficacité des stratégies de parade au Covid-19. 

Pascal Perrineau

Un enjeu fondamental de la pandémie en cours est la façon dont cette épreuve va marquer nos cultures en quête de sens et nos civilisations en recherche d’un socle commun à partir duquel construire un avenir durable. Pour approfondir cet enjeu, je propose ci-après de réfléchir à des premiers effets de la pandémie sur le plan culturel et civilisationnel, puis d’aborder certaines questions qui en découlent sur l’avenir de nos sociétés.

Pour réfléchir aux effets culturels de la pandémie, je me réfère à une approche ternaire de la culture[1] : celle-ci s’exprime à travers des comportements communs révélateurs ; elle cherche des repères dans des principes et des valeurs partagées ; issues de civilisations passées, elle aspire à être porteuse d’une civilisation exemplaire.

Le confinement et ses contraintes ont été des révélateurs de nos comportements. Ainsi, les poignées de main et les embrassades pratiquées en Occident ont été remises en cause ; par contre, les salutations à distance de  certaines cultures asiatiques, en s’inclinant et joignant ses mains devant soi, ont pu être maintenues. Ces différences dans la façon d’entrer en relation nous pose la question de la façon de manifester un rapport à autrui de qualité, en ayant des attitudes sincères, en trouvant la bonne distance  et donc en évitant une cordialité factice souvent surjouée. Par ailleurs, divers changements sur le plan des habitudes de vie ont découlé du confinement : télétravail, téléloisir, livraisons à domicile, repas en famille, enseignement à distance, rapports plus étroits à la nature, nourriture plus « biologique », attitudes civiques, etc. De même, l’usage fréquent de masques en cas de grippe a facilité leur adoption comme geste barrière dans l’est de l’Asie. Quant au déconfinement, il nous renvoie aussi à notre responsabilité dans nos comportements, mais aussi à nos nouveaux rapports avec notre univers culturel (par exemple, appréciera-t-on mieux la chance de voir un film ou une exposition, d’aller à un concert ou à une représentation théâtrale ?) ou cultuel (par exemple, pour un chrétien, celui d’aller à une messe ou célébration).

A ces us et de coutumes correspondent des principes et des valeurs, en particulier ceux de notre devise républicaine de liberté, égalité, fraternité qui ont été bousculés par l’épreuve en cours. Certains ont eu du mal à supporter les contraintes limitant leur liberté alors que d’autres était désarçonné par un rythme de vie obligeant à assumer son temps libre[2]. Notre priorité accordée à la liberté individuelle et nos demandes de toujours plus de droits spécifiques ont montré l’importance en période de crise sanitaire de promouvoir une discipline personnelle (plus présente dans certains pays protestants) et collective (plus développée en Asie orientale[3]). Beaucoup de citoyens ont aussi ressentis que tout le monde était confronté à la même épreuve, mais pas forcément à égalité dans la façon dont il l’affrontait[4].

Enfin, l’expression de multiples solidarités a rappelé l’importance de la fraternité. Mais la pandémie nous rappelle les risques d’une montée d’un individualisme de déliaison et de désengagement, l’individu occultant les contraintes de la vie en société quand cela l’arrange. 

Nos cultures étant issues de civilisations passées, il faut d’abord noter que notre civilisation judéo-chrétienne et républicaine a privilégié la sauvegarde de la vie humaine sur l’économie, marquant nettement l’importance de sauver chaque fois que possible toute personne d’une mort évitable.

L’affirmation de ce principe égalitaire dans la tourmente que nous traversons montre que le nihilisme n’a pas encore vaincu et que nous demeurons une civilisation

Alain Finkielkraut

Par contre, il ne semble pas qu’une approche apaisée face à la vie et à la mort ait progressé dans l’épreuve. Le confinement a été source d’un climat dépressif atteignant de nombreuses personnes. Par ailleurs, la façon dont on a laissé mourir de façon aseptisée, médicalisée, rationalisée  ceux-là même pour qui il fallait faire des sacrifices n’est pas un critère positif pour notre civilisation.

Au fond, tu sais bien – et tu en souffres comme moi – que nous baignons dans un affreux mélange de puritanisme américain et de pornographie publicitaire qui tient lieu de libération. [5]

Élisabeth de Fontenay

Poser la confiance en la bonté humaine comme fondement de politiques publiques n’est pas une rêverie irréaliste. Cela a déjà été réalisé. Dans son enfance, ce grand visionnaire qu’était Nelson Mandela a été élevé selon le principe de l’ubuntu, terme qui désigne l’essence même de l’être humain, marquée par la sensibilité à autrui. Il a fait de cette conviction une véritable stratégie politique, choisissant de tendre la main à ses pires ennemis, pour en faire des partenaires. Il a notamment écrit ceci : ‘’ Je n’ai jamais perdu l’espoir que cette grande transformation aurait lieu. (…) J’ai toujours su qu’au plus profond du cœur de l’homme résidaient la miséricorde et la générosité. (…) La bonté de l’homme est une flamme qu’on peut cacher mais qu’on ne peut jamais éteindre’’.

Jacques Lecomte

Il faut enfin noter la difficulté à percevoir l’émergence d’une parole spirituelle partagée éclairant l‘actualité comme l’avenir. Le climat d’insécurité culturelle et le brouhaha médiatique n’ont sans doute pas favorisés l’émergence et la réception d’une spiritualité basée sur la richesse des interactions entre corps, âme et esprit.

L’épreuve en cours nous amène à nous poser de multiples questions sur ce qui fonde et fait évoluer nos culture et civilisations. Tentons d’esquisser des réponses à quelques-unes de ces questions.

Les diverses générations abordent-t-elles de la même façon l’épreuve en cours ? Les jeunes générations sont plus portées à accepter les risques ;il a été cependant noté que certains jeunes manquaient de repères pour bien les appréhender et pour changer leurs habitudes à un moment où leur avenir est préoccupant. Il semble avoir été plus facile pour les personnes âgées, plus conscientes des risques, de respecter jusqu’à maintenant les gestes barrière. Beaucoup de familles ont affronté l’épreuve de façon soudée, mais la durée des contraintes semble entrainer une certaine usure. 

Quelle place à la science et à la technologie par rapport à l’humanisme pour affronter l’avenir ? Les citations qui suivent peuvent servir de réponse :

C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. 

André Comte-Sponville

La pandémie a déstabilisé les sociétés qui s’étaient établies dans l’illusion de la maîtrise et, de ce fait, les déséquilibres masqués, les fractures enfouies, les désastres ensevelis ont été mis en pleine lumière ; (…) Les mentalités modernes ont démesurément compté sur les puissances de la technoscience afin de poursuivre cette fuite en avant, rêvant même que dans le futur la biomédecine les libérerait de la mort. (…) Cette sorte de crédulité, qui n’est pas sans rappeler la « pensée magique » a été mise en cause par un organisme infime, invisible et incontrôlable 

Bruno Cadoré

Quels nouveaux équilibres entre approches économiques, sociales et écologiques ? Réconcilier l’économie, le social et l’écologie reste difficile, en particulier du fait des logiques différentes qui animent chacun de ces pôles ; les résultats obtenus dans le cadre de l’atteinte des objectifs de  développement durable qui devaient les articuler restent limités, l’exploitation abusive de l’homme et de la nature pas l’homme se poursuivant. Alors que les hommes perturbent des plus en plus les équilibres antérieurs et compromettent la persistance d’une autorégulation, la crise du coronavirus pose de façon cruciale la question d’un rééquilibrage  fondamental au sein de nos sociétés entre les activités humaines et les impératifs du vivant, entre le tout tout de suite et l’intérêt général[6], etc. Pour le moment, la majorité des Etats ont privilégiés la santé, en particulier des personnes âgées et fragiles, sur l’économie ; ce n’est pas certain que ce serait le cas avec une seconde vague ou une nouvelle grave pandémie. Si, face à l’urgence sanitaire, l’action se conduit et s’adapte d’heure en heure, face au défi environnemental, c’est sur des décennies de discipline et d’inflexions de nos priorités qu’il faudra s’engager[7]. L’épreuve en cours nous rappelle que les grandes transformations écologiques ne se feront pas sans une réconciliation des cultures économiques, sociales et écologiques à travers la recherche de nouveaux équilibres, dans le cadre d’une culture politique porteuse d’un projet commun de civilisation à coconstruire.

À l’intérieur de la crise sanitaire, il y a une crise économique et sociale en germe, déjà en train de se développer, sauf que ses effets les plus graves sont pour le moment suspendus. À l’intérieur de cette deuxième poupée russe s’en loge une troisième : je cherche le bon mot, j’hésite. Une crise des valeurs, morale, très profonde, une crise de civilisation. Parfois je me dis que c’est une crise spirituelle, dans le choix qui va se présenter dans des termes radicaux, peut-être violents, entre plusieurs systèmes de valeurs, qui impliquent une représentation de la communauté, une conception de la mort dans la vie, et finalement une conception de ce qu’est l’humanité. Nous ressentons que nous sommes une espèce biologique, on l’avait oublié, on s’aperçoit qu’à la différence de toutes les autres espèces biologiques, nous sommes celle qui a établi, des systèmes de communication, le plus sophistiqué et le plus fragile entre tous les individus qui la constituent. 

Etienne Balibar

Des valeurs universelles porteuses d’une civilisation mondiale vont-elles émerger dans nos sociétés ethniquement et culturellement diversifiées ? L’importance prise par des impératifs largement partagés comme le respect de la dignité de chaque homme et l’importance de sa santé, l’impératif de solidarité entre tous dans le monde entier, la prudence requise pour agir avec discernement, l’humilité face à la complexité des situations sont des facteurs positifs. Mais les réalités vécues sur le terrain conduisent à nuancer immédiatement cet espoir de convergence des cultures si on considère les égoïsmes individuels comme collectifs (par exemple pour se procurer des masques ou des vaccins).

Quelle est l’importance des interactions entre transformation personnelle et collective pour affronter l’avenir ? L’épreuve semble avoir renforcé la conviction de minorités agissantes que nous nous en sortirons par le haut que si nous sommes capables de remises en question à la fois personnelle et collectives qui nous obligeront à des transformations individuelles et sociales. Tout l’enjeu est la capacité de ces minorités à influer sur leurs sociétés. Par ailleurs, il faut rappeler que les remises en cause personnelles requiert une vie intérieure s’appuyant sur une culture et une spiritualité.

Nos cultures vont-elles déconfiner leurs valeurs et leurs sagesses ? L’impression que nos valeurs ont de plus en plus de mal à s’exprimer à travers des comportements correspondants nous renvoie à la cohérence entre ce qu’on croit, ce qu’on dit et ce qu’on fait. Pour les citoyens exigeant des responsables ce qu’eux-mêmes oublient trop souvent de mettre en œuvre, il est important de se remettre aussi en cause. Plus largement, c’est tout une sagesse populaire qui doit être réhabilitée pour dépasser la critique facile en développant la triple capacité de résister à ce qui heurte nos convictions, de s’impliquer pour agir dans l’intérêt du bien commun, de promouvoir ce à que nous croyons bon pour l’avenir de l’humanité.

Une société est-elle vraiment civilisée si elle ne sait pas, ou plus, se préparer au pire et l’affronter ? A partir de la question de l’importance de notre santé et de celle de tous, il nous a été posé des questions existentielles sur l’habitabilité de la terre, le sens du travail, sur la fin de la vie… Les sociétés occidentales, tout spécialement la nôtre, ont manqué depuis plusieurs années d’appétence pour se tourner vers l’avenir avec confiance[8] ; le virus est survenu dans une société française affaiblie par ses pesanteurs et ses incapacités à affronter ensemble le réel et à se confronter avec courage à l’avenir. Le flou et la dispersion de nos croyances dans une société ayant du mal à débattre ne favorisent pas le discernement pour penser lucidement et agir profondément.

Comment cette pandémie s’inscrit dans l’histoire du monde et dans les crises qu’il a affronté ? La crise en cours est à la fois existentielle puisqu’elle repose la question de la vie et de la santé sur Terre, humaine puisqu’elle interroge notre propre humanité, politique puisqu’elle remet en cause la façon dont nous pouvons promouvoir ensemble le bien commun, sociale puisqu’elle rappelle l’importance des inégalités qui rongent la société, intellectuelle puisqu’elle nous confronte à la complexité, culturelle et spirituelle puisqu’elle nous interroge sur le sens notre relation à soi-même et à autrui, civilisationnelle puisqu’elle interroge la façon de traduire notre avenir en un projet commun durable. Par ailleurs, elle oblige à sortir d’un occidocentrisme pour prendre en compte la richesse des diverses cultures et civilisations et leurs capacités à affronter les épreuves. Enfin, elle conduit à reconsidérer nos idéologies, par exemple en approfondissant ce que serait une social-démocratie écologique et humaniste.

Doit-on réussir des transitions, accomplir une renaissance, réaliser une métamorphose… ? La prise conscience que le salut de l’humanité au sens spirituel et moral est en jeu se répand peu à peu dans le monde. Par contre, les voies à emprunter pour nous sauver divergent selon qu’on croit plus ou moins aux alternatives radicales, selon notre demande de savoir vers où on va, selon note désir de réaliser sa vocation sur terre…

Pessimiste ou optimiste sur l’avenir ? Les pessimistes sont sceptiques face aux processus en cours, voyant que le mal et les rapports de force prédominent sur les efforts pour se civiliser et civiliser nos sociétés. L’idée d’un effondrement imminent de nos civilisations semble avoir progressé. Les optimistes espèrent que cette alerte mondiale va mobiliser la richesse croissante de nos connaissances et la diversité de nos créativités et énergies pour progresser vers une civilisation commune plurielle.

La pandémie en cours est un fait socioculturel total et universel qui s’inscrit dans une évolution incertaine de nos civilisations, en révélant les forces et les faiblesses. En particulier, notre capacité à résister à l’épreuve individuellement et collectivement et la qualité de régulation de notre vie publique sont en train d’être testées. Mon hypothèse est que la profondeur de l’intériorité de nos cultures personnelles et la force de nos cultures collectives et de notre civisme sont indispensables pour faire face à l’épreuve dans la durée.

L’année 2020 nous a rappelé douloureusement que nous appartenons à une même Humanité et à une même Terre, d’où l’importance des prises de conscience de notre commune humanité, naturalité et socialité[9] pour combattre la montée des fermetures, des démissions et des conflits. A chacun et à tous de saisir l’opportunité de l’épreuve pour faire le point lucidement de notre situation personnelle et collective afin de relever le défi civilisationnel en dialoguant et débattant de ce que pourrait être une Humanité plus fraternelle et un Terre plus vivante[10].


[1] Voir mon livre publié chez Chronique sociale « Vers une civilisation-monde alliant culture, spiritualité et politique » (en librairie fin août 2020).

[2] La sortie d’un rythme imposé et la nécessité dans cette période de s’organiser par soi-même nous a remis face à la question de la gestion de notre temps.

[3] Au Japon, le civisme serait non seulement lié à la pression communautaire, mais aussi à une discipline responsable qui rend acceptable l’application de règles communes. De façon générale, les jeunes générations sont en Asie plus respectueuses des prescriptions des ainés.

[4] Nous sommes profondément inégaux face à la maladie et à la mort selon notre âge et nos facteurs de risque, selon nos conditions sociales, selon notre travail qui fait que nous sommes ou pas « sur le pont », « premiers de corvée », etc.

[5] Élisabeth de Fontenay, Alain Finkielkraut, En terrain miné, correspondance échangée entre septembre 2016 et juin 2017, collection Folio, éditions Gallimard, 2019.

[6] Ceci pose la question de la façon dont nous articulons nos trois valeurs républicaines sans oublier la fraternité qui donne sens aux limites que nous acceptons pour nos libertés individuelles et aux efforts pour réduire les inégalités.

[7] Certains espèrent aussi que sera reconnue et valorisée la force vitale indispensable à nos sociétés, force s’appuyant sur des relations avec soi, avec autrui, avec la nature et avec ce qui nous dépasse.

[8] La France semble engagée dans un cercle vicieux dont les coûts économiques et sociaux sont considérables. Depuis plus de vingt ans, des enquêtes menées dans tous les pays développés révèlent que, plus qu’ailleurs, nous nous méfions de nos concitoyens, des pouvoirs publics et du marché. Cette défiance va de pair avec un incivisme plus fréquent que dans la plupart des pays développés.

[9] Cela rejoint les principes de l’Internationale convivialiste.

[10] L’homme est au centre de la création, mais aussi un des éléments du vivant. Celui-ci s’exprime sur la Terre à la fois dans et sur le sol, dans l’air, dans l’eau, avec des multiples êtres et organismes de toute taille qui interagissent, qui vivent et qui meurent au sein de systèmes complexes selon des cycles fragiles. L’homme, qui a trop joué aux apprentis sorciers, doit apprendre à respecter la vie sous toutes ses formes et encourager les cercles vertueux qui l’améliorent.

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