Dix ans de convivialisme !

Le démarrage : 2010 – 2011

Quel fut le point de départ concret du convivialisme ? Un colloque international réuni[1] à Tokyo en juillet 2010 pour réfléchir à la possibilité positive d’aller vers une société de convivialité avancée, en se référant à Illich, plutôt que de rester, face à la situation de crise perpétuelle, au mieux dans une posture négative : anticapitaliste, anti-utilitariste, décroissantiste ou rêveuse d’un autre monde – flou, car non conceptualisé et sans référence concrète (le Bhoutan pour certains ? Cuba pour d’autres ?).

Une réunion conviviale dans un bar de Tokyo à l’issue de ce colloque s’est autodécrétée Assemblée générale constitutive du convivialisme. Les principaux participants Français ont réuni leurs contributions dans un ouvrage collectif Caillé-Humbert-Latouche-Viveret de la convivialité-dialogues sur la société conviviale à venir (La découverte). 

Puis Alain a lancé autour de lui un mouvement grâce à un ouvrage[2]Pour un manifeste convivialiste (Le Bord de l’Eau) -qu’il a conçu pour faire partager à ses éventuels lecteurs, mais d’abord à des personnes à qui il l’a envoyé, sa synthèse personnelle du colloque de Tokyo, en les invitant à lui adresser des critiques et à engager une discussion. Il a écrit cette synthèse autour de l’idée que lui a inspirée Mauss de ce que le défi de l’humanité est de « savoir comment vivre ensemble en s’opposant sans se massacrer » (p.111). Il y tient le convivialisme pour la proposition d’un « socialisme libéral radicalisé et universalisé » (p.76) et souligne que la condition minimale nécessaire pour « empêcher les hommes de basculer dans la démesure » (p.69) qui gangrène le monde, un principe central est le « principe de commune humanité et de commune socialité » (p.80). Un convivialisme qui « reconnaît et accueille comme tels les dons de la nature » (p.112) et qui se dote d’une démocratie qui a pour priorité de « savoir comment bien vivre ensemble et sauver la Nature » (p.112). Un convivialisme qui « devra être mondial ou ne pas être » (p.98).

Alain a donc adressé son texte de 2011 à de nombreux « auteurs, amis, compagnons de route » (p.9), susceptibles de le rejoindre dans le projet de les réunir- eux-mêmes et d’autres- sous une même bannière, un même signifiant, visant ainsi au rassemblement de toutes les innombrables tentatives qui cherchent à inventer un autre monde. Pour cela il soutient qu’il faut faire du convivialisme l’«idéologie politique de notre temps […] qui à la fois synthétise et dépasse les quatre grandes idéologies de la modernité » (p.8). Il souhaite avec ceux qui le veulent bien « approfondir la discussion pour, si possible, aboutir à la rédaction en commun de ce qui se présenterait alors comme un véritable manifeste » (p. 9), sans notes ni références précises à d’autres textes. Le 4ème ce couverture dit qu’il se situe parmi « toutes ces tentatives d’invention d’un monde post-néolibéral ».

La montée en puissance : 2013- 2020

Alain Caillé a ainsi réuni « une joyeuse bande d’intellectuels critiques » (expression de Christian Sautter) forte d’une trentaine de membres qui se sont rencontrés pendant deux ans au rythme mensuel entrecoupé des vacances universitaires pour amender en quelque sorte le texte d’Alain où il a lui-même ajouté le principe d’individuation. Pour le reste les aménagements n’ont rien touché au cœur de la proposition de nouveau socle idéologique pour notre temps. Certes est apparu en sous-titre la déclaration d’interdépendance (Ch. Fourel) sans qu’il en soit question dans le corps du texte.  Comme mesure centrale proposée se retrouve celle d’un revenu de base pour tous. Au moment de publier ce premier manifeste, nous avons cherché d’autres intellectuels acceptant de co-signer et nous sommes passés d’une trentaine à 64 signataires (en essayant en particulier de relever le niveau de participation féminine) en juin 2013.

Avec cette publication, à l’aide d’assez nombreux échos dans la presse et grâce à un premier site internet, puis surtout un second et quelques plus ou moins grandes réunions publiques et colloques, nous avons cherché à élargir l’audience tout en continuant des réunions entre nous pour discuter diverses questions problématiques du fonctionnement actuel de ce monde. Encouragés par un certain nombre de ralliements, Alain a lancé l’idée proposée par Gus Massiah (nous rappelant le club Jean Moulin) de mise en place d’un « club convivialiste » qui pourrait comporter de 200 à 500 intellectuels pour discuter ensemble des moyens de « dépasser l’actuel monde néo-libéral ».

Nous avons démarré le club en janvier 2018 sous une forme un peu plus formalisée que par le passé, nous avons une association de soutien à laquelle les membres du club sont censés verser une cotisation[3]. Il y avait aussi l’idée de faire un « pacte mondial convivialiste » sorte de club international, idée justifiée par le fait que plusieurs traductions avaient eu lieu à l’étranger où d’autres intellectuels soutenaient et semblaient souhaiter rejoindre la bande à Alain : en particulier en Allemagne, en Italie, au Brésil, et au Japon sous la houlette d’un des participants du colloque de Tokyo (aujourd’hui disparu[4]). Cela n’a pas vu le jour mais le second Manifeste est cependant sorti en février dernier avec comme signature une « internationale convivialiste » en formation.

Notre club, élargi au-delà d’intellectuels publiant, a attiré presque 200 membres, dont une trentaine ont engagé des discussions « conviviales et animées », en salle, une douzaine de fois (sur 2 ans, 2018 et 2019), et, en permanence, sur notre liste de débat. En fin de période Alain a mis en discussion le texte d’un second Manifeste, on y a inclus la lutte contre l’hubris comme impératif et érigé en principe de naturalité la reconnaissance de notre insertion dans la nature. Pour sa sortie prévue en février 2020, nous avons cherché cette fois des signataires internationaux et réussi à ce que près d’un tiers des 300 signataires soient originaires de 33 pays différents. Et nous espérons des traductions en plusieurs langues. Celles en allemand, anglais, brésilien et italien sont déjà prêtes et entre les mains de leurs éditeurs respectifs.

Et maintenant ?

Très objectivement parlant, en dix ans, pas de grande nouveauté en matière d’idées, de principes à proposer comme « bannière » commune, comme « signifiant » commun aux balkanisés qui s’efforcent d’œuvrer pour un monde « non seulement possible [mais] absolument nécessaire » (4ème de couverture du 1er manifeste). Et l’impératif pour nous, rappelé fin 2017 par Alain lors de la constitution du club, reste de « monter en puissance pour commencer à influer véritablement sur l’opinion et contribuer à la nécessaire mutation du sens commun ». En visant bien sûr l’échelon planétaire ; mais dans les pays où nous sommes présents, il faut encore élargir notre audience, ce qui pourrait en partie se faire en partant d’expériences locales ? Pour influer sur l’opinion publique. Auprès des forces politiques et sociales, des organisations citoyennes. Auprès des masses populaires.

Nous avons un peu avancé. Cela ne peut se faire très vite. Il faut continuer notre effort de conviction auprès des « forces constituées ». Il commence à porter ses fruits. Peut-être faudrait-il approfondir le contenu argumenté du convivialisme en tant que « philosophie politique ». Certainement que sa vulgate en « n » principes suffit pour que des experts ou des politiciens concoctent des mesures et slogans, pour prendre le pouvoir – en France ou ailleurs ?- et faire basculer vers une société de convivialité avancée. De nouveaux pouvoirs pourraient guider le peuple sur d’autres chemins, mais, pour emporter vraiment son adhésion, il faut que son imaginaire ait changé, qu’ait été réalisée, cette mutation du sens commun (invoquée supra).

Peut-être pouvons-nous avancer en améliorant et diffusant des argumentaires « simples et justes » sur le sens ontologique que peuvent porter et sur le rôle que peuvent jouer certaines mesures. Sans pour autant en détailler le contenu et les modalités -ce qui n’est possible que par de véritables centres de recherche- mais en montrant en quoi elles peuvent faire changer le monde comme ce « revenu de base pour tous » que nous proposons depuis dix ans.

Simultanément il faut espérer que Frédéric Vandenberghe au Brésil, Frank Adloff en Allemagne, Francisco Fistetti en Italie etc… trouvent à organiser une grande réunion mondiale qui affiche le convivialisme, ou/et que Patrick Viveret, par exemple, puisse faire organiser à l’UNESCO une telle réunion qui pourrait prendre le prétexte de fêter les 100 ans d’Edgar Morin dont une formule s’affichait sur notre ancien site « le convivialisme est une idée-force sans laquelle il n’y aura pas de politique de civilisation ». Reste à savoir si « un objectif civilisationnel […c’est assez] attrayant, excitant, mobilisateur » (p.95). Là se joue l’avenir de notre humanité.

Marc Humbert – Paramé, version révisée le 14 mai 2020


[1] Que j’ai co-organisé avec Makoto KATSUMATA, du conseil scientifique japonais de la Maison Franco Japonaise de Tokyo dont j’étais le directeur français, en même temps que le directeur de l’Institut français de recherche sur le Japon, centre de recherche du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes associé au CNRS (UMIFRE 19 CNRS-MAE).

[2] Les citations faites ici avec indication de page, sont tirées de cet ouvrage. Les autres de l’appel à constitution du club de sept. 2016.

[3] Alain pilote l’association de l’extérieur, son président est Jean-Claude Guillebaud, François Flahault son trésorier, Christophe Fourel son secrétaire et j’acte comme Vive président. Les adhérents sont en principe les membres du club. Nous ne nous sommes jamais réunis en tant qu’association.

[4] Le regretté Jun NISHIKAWA

One Reply to “Dix ans de convivialisme !”

  1. Je suis avec vous de longue date.
    Bravo aux convilialistes qui peuvent être la voix qui fait avancer les idées de transition vers un Monde vivable, alors que les menaces sur l’énergie, le climat et la démesure financière grandissent.
    Soyons ensemble une ressource disponible pour transformer la politique et le vivant !
    Denis

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